« Nul n’a jamais rien vu de sacré dans
la nudité abstraite d’un être humain. »
Hannah ARENDT
Le mot « liberté » pourrait tout aussi bien ne pas exister, dans le pays d’où je viens. Il devrait ne pas exister, être banni tout bonnement de la langue, comme ces auteurs subversifs, nocifs pour l’opinion ont été bannis des bibliothèques. Cela éviterait bien des confusions, bien des cruautés. Par exemple, « ils » ont inventé une fête que l’on célèbre chaque année au mois de décembre : la fête de la liberté. Pour nous faire croire qu’elle existe, qu’elle est bien tangible, bien protégée par des lois, cette liberté, pour nous empêcher d’en demander encore et encore, de la liberté. Ou alors, peut-être seulement, pour nous embrouiller dans les concepts, pour que ceux qui l’ont goûtée ici jadis, ne sachent plus vraiment, pour qu’ils imaginent avoir fait un rêve bien étrange et pour leur faire passer l’envie d’en commémorer le souvenir nostalgique. Et pour en faire passer l’envie, « ils » en ont, des moyens, toute une batterie, prête à se déployer à la première velléité libératoire…
Dès l’aurore, grand rassemblement en ville ; on assiste à des défilés du matin au soir, défilés de jeunes, de vieux, des ouvrières du textile, des paysans des grandes plaines céréalières de l’Est, des enfants membres des louveteaux du Parti… Tous uniformisés de pied en cap, hommes, femmes et enfants portent des bottes luisantes, qui montent au-dessus des genoux, et claquent bien fort sur le bitume gelé. Chaque cortège ressemble à un mille-pattes géant, vorace, qui se meut en se dandinant à travers le quadrillage des rues de la ville. Et la musique empêche la pensée de s’envoler au-delà de ses volutes cuivrées et répétitives. Elle donne la cadence, elle noie les idées bien au fond des corps, qui doivent être puissants et plein de vitalité, c’est de cela que l’on a besoin pour soutenir la Révolution, et de rien d’autre ! L’esprit de chacun est englué dans ce monstre collectif qui le submerge, le déborde ; et une même voix reprend en force les chants révolutionnaires, immense psalmodie pour un Dieu inconnu. À la fin, lorsque ces légions de myriapodes démesurés ont paradé tout leur saoul en s’enroulant plusieurs fois autour de la ville, lorsque, étranglée, sanglée de toute part, la ville est sur le point de succomber, le ministre de la Liberté arrive en personne, avec son escorte d’hommes en noir munis de leurs fusils, de leurs kalachnikov en bandoulière ; ils dévisagent la foule, massée là en silence, d’un air soupçonneux et c’est toujours l’occasion de quelque grande arrestation théâtrale. Les armes sont pointées ; les ordres fusent ainsi que des balles dans l’air, on ne sait pas trop d’où ; les sirènes vocifèrent et saturent l’atmosphère de peur, d’angoisse, de désespoir. Après quoi, le ministre de la Liberté procède, avec tout le sérieux et la dignité militaire qui doit être celle de son rang, au fameux « lâché de colombes », retransmis par l’unique chaîne de télévision, afin que nul ne puisse rater cette manifestation magnifique de notre liberté à tous, qui prend son sublime et glorieux élan vers le ciel. De sorte que chaque vieillard impotent du fond de son mouroir, chaque parturiente dans la souffrance des couches, chaque malade, tordu de douleur dans quelque hôpital de province, ne puisse voir cette liberté qui se meut, émouvante et grandiose, sous leurs yeux en détresse. Non, personne n’y échappe, personne ne peut y échapper… tout le monde est tenu d’y assister, de près ou de loin, car après, il y a le Grand Questionnaire… Et alors, malheur à qui fournit des réponses erronées ou incomplètes…
Pour un spectacle grandiose, c’est bien un spectacle grandiose… Dans un geste d’automate réglé au millimètre, qu’il s’imagine sans doute plein de grâce, le Ministre ouvre la porte du camion-cage qui stationne sur la place et des centaines de colombes s’envolent, affolées, désorientées d’avoir été si longtemps enfermées dans cette prison roulante. À chaque fois, c’est la même chose, des personnes des premiers rangs sont victimes d’accidents de la liberté : un visage griffé, un œil éborgné, les jours où la fête est vraiment réussie ; les oiseaux, éblouis par la brutale lumière du jour, s’en vont cogner dans la foule, puis s’enfuient en zigzaguant vers le ciel, qu’ils ensemencent de plumes retombant en un tendre mouvement sur les pavés de la place, comme autant de brisures de nuages. C’est un véritable feu d’artifice argenté, et j’en ai vu certains, pourtant revenu de tout (mais d’où peut-on bien revenir, lorsque l’on habite ce pays ?), écraser une larme du bout du doigt.
J’étais alors étudiant en mathématiques. Moi, j’aurais bien préféré les lettres, mais la littérature, ici, elle ne vaut rien, il n’y a plus que les grands poètes de la Patrie, les écrivains exaltant la liberté dans un style pompeux, douteux et emprunté… Ceux-là, forcément, ils ont peur pour leur peau, mais « ils » finissent toujours par l’avoir leur peau, car ils finissent toujours par faire un faux pas, les écrivaillons, tout chevronnés qu’ils soient.
Tandis que les mathématiques, c’est bien carré, c’est objectif, c’est étranger à toute idéologie et à toute tentative de poétiser le politique, de sublimer la sphère publique, bref, un autre monde … non pas plus beau, mais différent.
Moi, je n’ai jamais eu la moindre prétention politique ou dissidente. Je voulais juste continuer à m’échapper dans cet univers tout en chiffres, plein d’équations sécurisantes, rempli de symboles réconfortants. Je ne voulais pour rien au monde toucher à ces symboles qu’on montre parce qu’on n’a pas l’autre face, la réalité du concept, à offrir – par exemple, cette liberté, fêtée à grand renfort de bataillons disciplinés et de colombes hystériques. Non, moi, mes symboles, ils étaient clairs, toujours les mêmes et correspondaient à des opérations bien réelles…
Sauf que voilà, j’ai été embarqué dans une histoire sordide bien malgré moi et j’ai bien été obligé d’y goûter, moi, à cette liberté si dangereuse, si vénéneuse que j’ai bien failli y laisser ma raison, moi qui vous parle !
Les étudiants étaient alors logés à peu de frais dans la Grande Maison des Etudiants, située dans l’ancien centre historique de la ville, à présent démoli pour cause de « tabula rasa » « purifiante ». C’était une grande bâtisse aux murs grisâtres, humide, poisseuse, empestant la friture et l’odeur des chaussettes mal lavées. Ses proportions étaient effrayantes, elle occupait l’espace d’un pâté de maison et s’élevait sur une quinzaine d’étages, tous semblables, tous ordonnés autour de la même double rangée de couloirs interminables, sombres et encombrés d’ordures de toutes sortes. De chaque côté de ces couloirs s’ouvraient des portes, toutes identiques, couvertes de tags étranges aux allures de signes cabalistiques. Moi, je n’ai jamais cherché à les décrypter, c’était ainsi un point c’est tout ! Ces portes ouvraient toutes sur des pièces semblables, de dimension modeste, où l’on pouvait loger deux étudiants. Je n’avais pas eu le choix de mon compagnon de chambre, un étudiant en langues étrangères, féru de littérature interdite, qui circulait, évidemment, sous le manteau. Ce Mikhaïlovitch ne m’avait jamais inspiré une grande confiance, toujours aux aguets, toujours des mines mystérieuses et supérieures, toujours des choses à dissimuler dans son regard et dans la partie du placard qui lui était impartie. Mais moi, vous vous en doutez, je n’ai jamais cherché à savoir, je n’ai jamais fouillé, je restais impassible, le nez plongé dans mes théorèmes. Je faisais plus confiance à Lobatchevski qu’à ces tracts appelant à la sédition et dont le résultat, en définitive, serait plus certainement encore de nous mener tout droit aux travaux forcé, dits « d’intérêt public ».
Or, il se trouve qu’un soir, en rentrant de la bibliothèque, je rencontrai l’un des locataires de la Grande Maison des Etudiants. Il semblait affolé, il a manqué me percuter au détour d’un couloir ; de grosses gouttes de sueur dégoulinaient sur son visage blafard et il roulait de grands yeux effarés d’une manière tout à fait grotesque. Entre deux hoquets, il m’apprit que la milice de la Liberté était venue dans le courant de l’après-midi afin d’arrêter Mikhaïlovitch, car elle avait été mise au courant de ses activités « antirévolutionnaires et antipatriotiques».
Évidemment, j’ai compris que je ne devais pas rester là et qu’il me fallait partir au plus vite. S’ils me trouvaient dans la chambre, les gars de la milice, qui n’étaient pas du genre émotif et sentimental et n’avaient pas la patience de tendre l’oreille à toute explication, même relative à mon identité, allaient m’embarquer sans discussion, et que j’allais devoir jouer le rôle de Mikhaïlovitch, là-bas, quelque part au fin fond de l’Ukraine ou des Carpates, à casser des cailloux sur des routes que personne n’empruntait jamais, faute de carburant…
M’arrachant à grand regret à mon petit confort si chèrement acquis, j’ai pris à la hâte quelques affaires et les maigres économies que je cachais sous mon matelas, et je me suis enfoncé dans la nuit hivernale, plus sombre que la fin du monde, plus glacée que la photographie du Père Suprême de la Nation, portée au pinacle de chaque salle de chaque lieu public.
Alors, j’ai marché, toujours de nuit, car le froid et les ténèbres n’encouragent pas les patrouilles à traîner aux heures tardives, en rase campagne ; dès le crépuscule, on est à peu près tranquille pour voyager sans encombre, dans ce pays où les miliciens commencent à se réchauffer dès quatre heures de l’après-midi à grandes rasades généreuses d’alcools frelatés.
Le jour, en revanche, les choses étaient plus compliquées ; je ne pouvais pas me reposer longtemps, dans le fond des granges des collectivités agricoles que je trouvais sur mon chemin ; il ne fallait jamais relâcher sa vigilance, la moindre imprudence pouvait me conduire bon gré, mal gré, à servir l’intérêt public jusqu’à la fin de mes jours, toujours forcément très proches, dans les conditions précaires de ce genre d’exercice. Je dévorais tout ce qui passait à ma portée et qui fut tant soit peu consommable : détritus, épluchures en tous genres, céréales stockées pour les prochaines semailles, poulets que je n’avais pas le loisir de faire cuire… Il faut bien se passer de ce genre de confort, si rudimentaire soit-il, ce confort qui donne à l’humanité l’illusion de sa suprématie sur les autres espèces. Sans lui, qui oserait se regarder dans son miroir, chaque matin ? Moi, je l’ai fait, j’ai mis mon humanité en veille, je l’ai réduite au silence de la plus vile des manières, en louvoyant d’un petit larcin à l’autre, d’une petite heure de sommeil à l’autre, sans plus jamais penser à demain, ni même à tout à l’heure. La survie se fait toujours dans l’instant présent. Dès lors que l’on commence à se projeter dans le futur, fût-ce à la minute suivante, on est foutu. Il faut se faire minuscule, invisible, et pour cela, coïncider très exactement avec le moment présent.
C’est comme cela, de patelins pouilleux en bourgades inhospitalières, d’horizons parfaitement horizontaux, à d’autres interminables horizons rectilignes, que je suis parvenu à la frontière. On était proche de la fonte des neiges, il fallait faire vite, pour ne pas laisser d’empreinte, de trace quelconque qui puisse me trahir. Vite, trouver un passeur, avant qu’ils ne me claquent tous la porte au nez, lorsque le dégel aurait rendu l’opération impossible.
Je l’ai trouvé un soir, dans une taverne à la pauvre figure. La négociation a été furtive, rapide et sans appel ; il savait que je n’avais pas le choix : lui donner toutes mes économies et lui faire confiance ou alors rester dans ce trou abandonné, condamné à crever de faim, de misère, d’une mauvaise bronchite ou de la haine des habitants, pas franchement cordiaux et chaleureux. Ils vivaient tous dans leurs infâmes bicoques, toutes rafistolées, puant le graillon et la pauvreté, la maladie, l’alcool vitriolé et le vice. C’était inscrit au fer rouge sur leur visage, le vice, et cette horrible façon qu’ils avaient de vous regarder par en dessous avec une lumière ironique dans l’œil, comme si leur méfiance les empêchait de vous regarder de hauteur d’homme. Mon passeur était de cette espèce renégate, le visage buriné, labouré de rides ; au milieu de tous ces plis et replis, luisaient les yeux les plus fuyants que j’aie jamais vus.
Nous sommes donc partis sur-le-champ, abandonnant l’auberge et son confort rudimentaire, ses relents de cuisine rance et ses tables bancales, graisseuses, parcimonieusement éclairées par d’antiques lampes à huile. Mais cela valait toujours mieux que la nuit de plomb, le froid et le vent qui rugissait dehors, vomissant toute sa rage à la face de la terre.
Nous avancions dans les ténèbres, sans éclairage, lui devant, moi derrière, aveugle, sans repère aucun, abruti par le sifflement du vent qui transperçait mes tympans et emportait toutes mes pensées, tous mes instincts de survie et de haine ; rien, sauf cet homme que je m’appliquais à suivre, cet inconnu taiseux, dépositaire de mes yeux, de mes oreilles, de ma parole, de ma conscience, plus rien à moi, plus rien pour moi. Où était l’avenir ?
Déjà, j’avais oublié mon
passé, quant à mon présent… Ceci doit s’appeler le désespoir…
Je ne sais pas combien de temps a duré cette marche nocturne, tout était engourdi, et je pensais m’effondrer de fatigue et de froid à chaque pas, pour ne jamais plus me relever, pour ne jamais plus me réveiller. À cet instant, peu m’importait. Enfin, nous avons atteint une grange solitaire. Il m’a simplement murmuré : « Voilà, nous y sommes. Prenez cette besace, vous allez en avoir besoin. Dormez là, vous serez tranquille, et attendez le jour. Maintenant, je vais partir. Vous avez été mon dernier client de la saison ; et comme on ne se reverra jamais, eh bien ! Bon courage, mon vieux, et… bonne route. »
Voilà quelle est la véritable histoire de ma fuite. Il fallait bien que j'en vienne là, que je finisse par vous obliger à écouter la vérité toute crue, si vile soit-elle. Je ne pouvais plus garder tout cela pour moi, je ne pouvais plus jouer à être un autre, ce héros de la liberté, cet aliment de haine, ce morceaux de choix qu'on exhibe partout pour justifier ce qu'on a fait, ce qu'on a dit, ce qu'un pays est devenu, en se dressant contre d'autres, eux, les méchants, eux, les faiseurs de notre identité et de notre bonne conscience, ce qui revient à peu près à la même chose...
Je sais bien que maintenant, on ne me verra plus à la télévision ni dans les journaux, à rabâcher indéfiniment l'histoire que vous voulez entendre, montée de toutes pièces ; je ne serai plus l'invité privilégié, celui qui en a tellement bavé et par conséquent qui sait, l'arbitre moral à qui l'on demande d'approuver la chasse aux sorcières. Non, c'est est trop, et pour moi c’est à présent terminé, plus question d'être ce donneur de leçon à peu de frais, ce redresseur des déviants et des ennemis de la patrie. Cette patrie qui m'a adopté ! Allez, un peu de franchise, voyons les choses en face ! Oui, votre patrie m'a adopté, oui, elle m'a ouvert les bras, mais pour cela, elle a mis le temps et elle en a posé des conditions !
La liberté, j'étais justement venu la chercher ici, dans votre pays presque aussi vaste que le mien, et aux idées qu'on disait aussi étendues que ses plaines sans fin. L'American dream, il paraît qu'on appelle ça... ! La liberté, j’avais voulu la voir vivre dans son pays, dans son élément, pas la liberté galvaudée qui a besoin d'un ministre et d'une fête obligatoire, qui a donné son nom à tellement de rues, à tellement de places, qu'elle reste un vain mot sans contenu, une terra incognita. Je pensais qu'ici, on n'avait pas besoin de toutes ces mises en scène pour se persuader qu'elle existe. Elle était devenue mon fantasme ; il y en a qui s’entichent du pâle reflet d’une actrice sur un écran de cinéma… Eh bien moi, c’est de liberté que j’étais féru, je l’aimais presque comme on aime une très belle femme inaccessible et lointaine.
En route vers elle, croupissant au fond d'un transatlantique qui aurait déjà dû être remisé à la casse depuis belle lurette, et qu'on aurait cru que chaque vague allait l'engloutir avec tout l'équipage et tous les passagers, je me disais que ce n'était pas grave, que le présent n'avait pas d'importance, puisqu'au bout de l'océan, il y avait New York, et sa statue de la Liberté qui me saluerait un matin aux aurores, toute nimbée de lumière frémissante, de la pureté poudreuse des embruns, du cri des goélands qui traversent le ciel comme des petites flèches insaisissables. J'avais déjà mis en scène mon arrivée, avec toutes les idioties qu'on a dans la tête pour illustrer cette liberté qui ne sait pas se montrer toute nue et débarrassée de ses symboles... C'était peut-être de mauvaises habitudes contractées comme une sale maladie endémique dans mon pauvre pays rongé du mal de liberté ?
Chaque soir, quand le soleil se couchait sur le lit de l'océan, quand les vagues, à l'horizon, venaient lui lécher tout son or, au soleil, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus, je m'accoudais au bastingage et je pensais à cette vilaine journée dévorée par le mal de mer, qui s’était étirée tout en longueurs nauséeuses, à grelotter dans la ouate humide et glacée de nos cabines exiguës et surpeuplées, entassés là comme des bêtes promises à l’abattoir, et à vomir le rata dégoûtant qu'ils servaient aux passagers de troisième classe. Ça tombait de la hauteur du pont supérieur, comme un ruban jaunâtre qui éclaboussait la coque déjà toute dégoulinante de rouille. On était tous là, alignés, occupés à cracher nos tripes aux mouettes dans un atroce rictus de souffrance. Après, on rigolait bien, parce qu'on espérait avoir souillé au passage les nantis qui se paluchaient en première classe. C'était même pour ça qu'on montait sur le pont supérieur pour faire nos petites affaires. Le seul soulagement qu'on trouve à la misère, c'est de pouvoir en donner un peu aux autres, ceux qui n'ont pas eu autant de malchance que nous, les enfants bénis du capitalisme qui n’en ont jamais fini de bouffer leur pain blanc en minaudant leurs politesses vulgaires. J’entendais les relents de la musique qu’on jouait pour les divertir, toute déformée par les rumeurs du large, toute éraflée par les sifflements du vent chargé de pluie et le mugissement des vagues. Je me disais que tout ça, ça n'était pas si terrible, et que c'était, finalement, autant de chemin parcouru, qu'il y avait ce soir un peu moins de flotte qui me séparait de la terre promise. C'était déjà pas si mal : en route, j'avais gagné un avenir, alors qu'avant, c'est à peine si j'avais un présent... J'avais des rêves très raisonnables, très doux, et je restais là, jusqu'à la nuit tombée, à m'en bercer. C'était tendre, c'était simple et ça me réchauffait toujours un peu...
D'abord, il s’agirait de trouver un bon boulot ; ça ne serait sûrement pas facile au début, mais ça irait, j'étais jeune, j'étais fort et vigoureux, ça devait suffire, comme me le répétait un compagnon de cabine, un vieux tout ratatiné, qui berçait son infortune de lieux communs, ces petites icônes sémantiques toutes dressées devant la dure réalité qu’il vaut mieux que l’on se cache à soi-même. Enfin, le moment où je pourrais profiter des fruits de mon travail, il finirait sûrement par arriver, bon an, mal an. C'est alors que je trouverais une brave femme qui voudrait bien passer sa vie à mes côtés, une femme douce et paisible, avec un gentil sourire qui, chaque matin, repasserait mon âme encore fripée de fatigue, et qui me ferait deux ou trois mômes que je prendrais le soir tout contre moi, chacun sur un genou, pour leur raconter des histoires de là-bas, pas celles qui font peur, non, pas le lâché de colombes et les travaux d'intérêt public, mais ces contes fabuleux dont ma mère déjà berçait mes peurs d'enfant avec sa voix grave et douce, et son beau visage triste qui effleurait le mien avec toute la tendresse de ses cheveux qui venaient chatouiller mes paupières, même que ça me faisait rire et pousser des petits cris de joie animale... Je me voyais installé dans le confortable giron d’une modeste maison... Oh ! Non, vraiment pas très grande ! Je n'ai pas ce genre de prétention, moi, je suis dénué de ce genre d'orgueil, mais juste assez spacieuse pour qu'on y soit bien, douillette, briquée, encaustiquée de frais et embaumant les cookies tout juste sortis du four. Voilà le rêve que je faisais chaque soir, sur mon navire dévoré de rouille, et je le fais encore maintenant, du fond de mon lit solitaire. Depuis que je suis arrivé ici, il ne s'est pas passé un soir sans qu'il vienne me visiter, ce joli petit rêve si bête...
Au lieu de quoi, je me suis fait bien avoir, et c’est tant pis pour moi ! En fait de liberté, c'était encore un renoncement qu'on me proposait... Pas question de profiter ne serait-ce que des miettes de votre liberté chérie. Je n’étais pas né sur cette terre confite de l’orgueil de sa propre liberté, moi, j'avais votre méfiance patriotique constamment accrochée à mes basques. Quoique je fasse et où que j'aille, je vous sentais derrière moi, avec vos regards réprobateurs, et je vous entendais aussi chuchoter dans mon dos, ça donnait une drôle de consistance au silence, comme un ciel d'avant l'orage, lourd de menaces contenues. Pour vous échapper, j'ai été forcé de monter sur la grande scène publique, de jouer le personnage grand-guignolesque taillé tout exprès pour moi, le réfugié, le citoyen de rien et de nulle part. On était, faut dire, en plein maccartisme ; j'avais bien mal choisi mon moment pour débarquer, moi !
En y réfléchissant, tout ça est arrivé vraiment par hasard... Ça avait mal commencé, pas de raison pour que ça se termine bien, n’est-ce pas ? Après avoir traîné de-ci de-là, d’un petit boulot à l’autre dans les docks du port, ou encore, à me casser le dos à transporter des palettes sur les marchés jusqu’à des douze heures par jour été comme hiver, j’ai échoué sur les trottoirs de Manhattan. J’ai fini par ne plus en trouver, de petits boulots, même ceux qu’on réserve aux Noirs ou aux Mexicains clandestins… Mon accent, vous comprenez : il n’inspire pas une grande confiance… Voyez-vous, les pauvres, ils n’ont tellement rien à se mettre dans le ventre, qu’ils finissent toujours par croire qu’ils peuvent se nourrir de la haine… Et la haine de l’étranger, c’est la plus tenace, parce qu’on se trouve toujours, sans difficulté, des raisons de le haïr, l’étranger. D’abord, il ne parle pas bien votre langue, pas moyen de s’entendre, et on ne sait pas trop ce qu’il baragouine, dans son jargon barbare, alors, évidemment, rien d’empêche d’imaginer tout ce qu’on veut, même et surtout, les choses les plus farfelues. Ensuite, il n’y a déjà pas assez à bouffer pour eux, les miséreux besogneux de la liberté, il n’y a pas de travail pour eux, et il faut encore qu’il en arrive chaque jour davantage, des bateaux à l’agonie qui sont quand même parvenus à traverser l’océan, et dont les cales débordent sur les quais déjà noirs de monde, des milliers de fourmis humaines, farcies d’espoir et bafouillant des idiomes dont on finit par ne comprendre que mille nouvelles raisons de détester le genre humain.
Je continuais malgré tout à me dire, peut-être par habitude déjà, que tout n'était pas perdu... ouais... pour mon malheur, j’aurais mieux fait de cracher tous mes espoirs aux chiens faméliques qui venaient me disputer ma maigre pitance, la nuit, quand vous dormiez bien tranquillement dans vos lits tellement chauds, quand vous caressiez le ventre tellement accueillant de vos femmes... tellement que ça me faisait mal d’y penser, mais tellement mal que ça, vous ne pouvez même pas l’imaginer, vous, les vrais citoyens américains, vous, les enfants prodigues de la liberté, avec votre bonne conscience à faire pleurer du marbre, à soulever toutes les armées du monde, tellement elle est pure et bien propre ! Quand on n’est citoyen de nulle part, n’allez surtout pas croire qu’on est citoyen de partout, qu’on est « citoyen du monde », ça, c’est la bouillie qu’on vous sert dès votre plus tendre enfance, pour que ça vous serve plus tard, au cas où vous prendrait l’envie de vous révolter. C’est un traitement préventif, un vaccin contre l’incurie civile ! Non, quand on vient de nulle part, on n’est rien, on n’a pas de papiers, on doit se cacher, on a peur, on a froid, on a faim. Pas de boulot, pas d’abri pour les nuits d’hiver si longues et si froides. N’importe qui aurait pu avoir ma peau ; qui serait venu réclamer mon cadavre, qui aurait exigé une quelconque justice pour moi ? Pas de mort, pas de coupable, pas de crime, rien !
Et puis voilà qu’un jour, j’avais tellement faim et aussi tellement froid… C’était en plein mois de janvier, il y a de cela tout juste deux ans… Je me suis décidé à chaparder un petit pain bien chaud, ce genre de petit pain qu’on vend pour trois fois rien, directement sur la rue, dans la 4ème Avenue, et qui est fourré avec de la viande et du fromage fondu. C’est pas grand-chose, mais ça devient vite une idée fixe quand on a le ventre creux et qu’on crève de froid. Ça ne vous dit peut-être rien à vous, cette façon de voir, mais qui pourrait se mettre à philosopher sur les idées de liberté et sur d’autres concepts distingués, lorsque ça fait trois jours qu’il n’a rien avalé ?
Mais ce jour-là, j’ai vraiment pas eu de veine, j’étais faible, j’avais la fièvre, je tremblais de tous mes membres. Un policeman m’a vu de loin et lorsque j’ai commencé à filer, il m’a mis aussitôt la main au collet. Voilà, j’étais fait comme un rat ! Les flics m’ont emmené dans un commissariat aussi géant qu’un hall d’hôtel, rempli du crépitement des machines à écrire, plein de soupirs ravalés, de regards lourds d’un sommeil qu’on vient de surprendre, de puanteurs de toute sorte, d’urine éventée, de merde, de foutre, de la sueur des interrogatoires qui n’en finissent pas. Il y a un flic qui m’a demandé mes papiers. Je n’en avais pas, évidemment ! Alors là, ils ont commencé à s’agiter, surtout quand ils ont remarqué mon accent… « C’est un russe, qu’ils disaient, faut se méfier, va savoir si c’est pas un espion ! Ces types-là sont prêts à tout ! » J’ai passé la nuit dans une cellule exiguë, à grappiller des petits bouts de sommeil, entre l’arrivée d’un nouveau, ivrogne, clochard ou petit truand à l’œil allumé d’envies de meurtre, et la lampe avec sa lumière crue qui me tombait sur les paupières et me rappelait inlassablement à la réalité. Dans les taules de garde à vue, la lampe, c’est le symbole des forces de l’ordre, pour que vous n’oubliiez pas qu’on n’est pas ici pour rigoler, que c’est du sérieux et que vous êtes tombé sous le coup de la loi ! Le lendemain, on m’a déféré auprès d’un procureur et on m’a commis d’office un avocat. On m’a aussi serré dans une autre prison. Je suis resté là, en préventive, parce que je n’avais pas de quoi payer ma caution.
Au bout de trois jours, à supporter les hurlements des autres détenus, des cris de bêtes traquées qui déchirent la nuit, qui glacent votre sommeil, à ne plus vouloir dormir, dans l’attente angoissée de la prochaine crise, on m’a fait sortir de ma cellule, parce que quelqu’un était au parloir qui désirait s’entretenir avec moi. Je ne savais pas qui ça pouvait être ; de toute façon, je m’en fichais bien ! Je me disais que la liberté, ça n’existait pas, que ça n’existerait pas pour moi, en tout cas. Et puis, je n’étais même plus un être humain, juste un paquet de viande, indifférent à son sort et au sort du reste du monde. Ils peuvent tous crever, je me disais, et moi avec, tiens ! Ça fera pas mal de déjeuners pour les vautours !
Au parloir, j’ai rencontré l’avocat, commis d’office, donc. C’était un tout jeune, qui allait faire ses armes sur mon dossier. J’étais en quelque sorte son baptême du feu ; mais comme il n’y avait plus tellement de feu en moi, il risquait d’être déçu. Il m’a salué avec un sourire poli, pas encore tout à fait commercial, comme ceux de son espèce, rompus à toutes les techniques et à tous les tarifs de la justice. Il savait bien que je n’étais pas un cas à vendre ou à acheter, et n’importe quel idéaliste mondain n’aurait pas misé lourd sur moi. Mon affaire était déjà faite. Il a commencé à me parler doucement, mais d’une voix ferme et claire. Au début, je n’écoutais pas ce qu’il disait, je me concentrais juste sur cette voix et sur les traits de son visage, coupés au cordeau, rectilignes, nets comme la justice et sûrs d’eux-mêmes et de leur pouvoir sur les femmes. Je me suis dit qu’il irait sûrement loin, ce petit blondinet qui pérorait dans son costume gris, mais pas grâce à moi. J’ai quand même fini par comprendre que l’enquête qu’on avait entamée sur mon compte n’avait rien donné, mais que ça ne voulait encore rien dire pour la justice, car on n’en était qu’aux prémices, disait-il, le beau magistrat, et étirant bien les coins de la bouche, en un sourire de factice indulgence, quand il prononçait les « i ». Sa mère l’avait bien éduqué, c’était pas le genre à laisser tomber une goutte de son porridge sur sa cravate impeccablement nouée, pas le genre à retirer ses chaussures pour dîner, le soir, même seul devant sa télévision : il préférait contenir ses grimaces de douleur et supporter ses ampoules !
Finalement, il m’a communiqué le marché qu’il était venu me proposer de la part du procureur, lui-même en rapport avec une huile dormante de la CIA. La guerre, chaude ou froide, c’est idéal, pour développer les marchés… marchés des armes, marché des consciences, marché de la haine, marché de d’identité nationale qui a bien besoin de soutien et de se renforcer en se taillant une bonne part d’éthique suffisante et bien ronflante sur le dos de l’ennemi. Il est là, l’ennemi, on le voit bien, regardez comme il est mauvais et menaçant, il veut votre peau à tous ! Et ce sera lui ou nous ! La victoire décisive du bien sur le mal, voilà ce que nous demandons, c’est réglo, c’est légitime ! Allons-nous le laisser faire, je vous le demande, chers concitoyens ? C’est pourquoi, nous devons tous, dès aujourd’hui, unir nos efforts en vue de l’anéantissement de cette bête immonde… !
Le voilà donc, le marché, il était simple… Déblatérer devant vous tous sur le compte de mon pays, dire combien, là-bas, c’était horrible et oppressant, raconter combien, là-bas, on crevait de faim, et les files d’attente interminables au seuil des boulangeries, et la moitié des ménagères, qui repartaient bredouilles, désemparées de ne pouvoir nourrir décemment leur progéniture étique et leurs ouvriers de maris, assommés par une rude journée de labeur stakhanoviste…. Et puis les arrestations arbitraires, et puis l’atrocité des tortures et des interrogatoires, et encore les goulags, les morts de Sibérie, ces héros de la plus pure dissidence qui feraient un si bel effet, eux, en citoyens américains… et que je n’ai pas connus, mais c’est pas grave, il suffit d’avoir un peu d’imagination et un vrai sens de la justice. À défaut de quoi, ma vie risquait d’être encore bien pire que ce qu’elle avait été : moi, croupissant dans un cachot, ignoré de tous, abandonné aux sévices des autres détenus, et au sortir de là, si jamais je sortais, si j’étais pas finalement dévoré par les rats, lardé de coups de couteau par les compagnons de cellules ou mort d’une épidémie quelconque, d’une grosse poussée de petite vérole, la rue, la misère, et la mort, là aussi, dans le froid, la faim et l’indifférence générale. Je ne savais pas pourquoi ce sort ne m’était pas immédiatement réservé, je ne comprenais pas pourquoi on me proposait ce fameux marché, mais cela ne m’intéressait pas de le savoir. Je ne suis pas courageux, je ne suis le héros d’aucune contrée, pour ça, faut pas trop compter sur moi. J’ai juste vu là le moyen de me faire un trou bien tranquille dans ce pays qui n’était pas pire qu’un autre, en définitive, et puis de trouver un travail, peu importe lequel, mais ne plus jamais dormir dehors, ne plus jamais chercher à me rappeler quand j’avais pris un repas pour la dernière fois. Alors voilà comment je me suis trouvé projeté à la une des magazines, invité à toutes sortes d’émissions de télévision, les programmes féminins, les shows politiques, les magazines culinaires et ceux qui traitent de jardinage et de médecine « Monsieur, dites-nous donc quelles sont les spécialités de votre pays ??? Oawouh ! Et trouvait-on de la viande pour les fabriquer, ces pirojki ?».
« Voyez, chers téléspectateurs, quels sont les dommages irréversibles et déplorables du communisme en matière de santé publique : dents nécrosées, foie cirrhosé, regard vitreux et myopie dégénérative » ! Pour le coup, j’étais devenu un champion de la liberté ! Pourtant, je ne savais toujours pas ce que c’était ! Mon premier plateau télé, c’était en mars, et après, il y en a eu plein d’autres, je ne sais pas combien, moi, je ne les ai pas comptés. D’abord, je racontais mon histoire bien calmement, bien sagement, en utilisant les mots que les journalistes me recommandaient d’employer, en évitant d’expliquer pourquoi j’avais dû fuir ; il fallait qu’on puisse supposer au moins, que j’avais été un grand opposant au régime. Et puis, peu à peu, les questions sont devenues plus précises, et sans m’en rendre compte, j’ai commencé à inventer, par-ci, par-là, un petit détail, une anecdote. Sans m’en apercevoir, j’étais en train de réinventer mon histoire, de faire de moi un héros, un vaillant chevalier protégé par son armure sans faille de capitalise, sans peur et sans reproche, parti seul à l’assaut des ennemis du genre humain !
C'est à peu près à cette époque que j'ai entendu parler pour la première fois de cette horrible affaire Rosenberg. Un couple apparemment sans histoire ; ils étaient accusés d'avoir vendu le secret de fabrication de la bombe atomique à l'Est. J'avais beau faire, cette histoire me trottait sans cesse dans la tête, allez savoir pourquoi, je n'arrêtais pas d'y penser. Il paraît qu'ils étaient communistes, il paraît même que c'était là leur principal crime. Et puis, il y avait ce David Weinglass, le frère d'Ethel Rosenberg, dont on parlait partout à la télévision, à la radio, dans les journaux... On disait qu'il chargeait sa sœur et son beau-frère pour se tirer d'une sale affaire dans laquelle il s'était fourré et pour pouvoir échapper ainsi à la justice. De plus en plus, l'opinion était de leur côté, aux Rosenberg, décidément, les gens ne voulaient pas les laisser mourir comme ça sur la chaise électrique, pour rien ou presque...
Mais ensuite, j'ai été trop occupé pour continuer à suivre l'affaire, parce que je me suis mis à la rédaction de mon histoire, enfin, celle que tout le monde voulait entendre, avec ses croquemitaines rouges, ses opprimés aux traits forcés, ses traques infernales, j’en perdais moi-même l’haleine en rédigeant toutes ces lignes, tellement que j’en oubliais que je mentais. Je me trouvais grandiose, en héros outragé qui s’évade en leur faisant à tous un joli pied de nez ! C’était beau à en verser des larmes de sang !
Enfin, après avoir repris chaque phrase, sous la pression de mon éditeur, et plusieurs fois, encore, on a fini par publier mon livre. Tout de suite, ça a été un best-seller, les ventes n'arrêtaient pas de grimper. On m'a même acheté à prix d’or les droits pour le cinéma. Pas n’importe lequel : celui qui « super-produit » des hauteurs de Hollywood, avec de vraies stars, des foules de figurants et un budget époustouflant pour les décors… Elizabeth Taylor au pays des soviets, imaginez un peu !
C’était un soir de juin, j’avais oublié que j’étais venu ici à la recherche de la liberté, pas de tout l’or du cinéma, pas de tout l’or du monde. On était allé dîner dans un restaurant tout ce qu’il y a de chic, avec chichis à la clef, poupées tout en blondeurs moutonnantes exagérées et robes de satin qui crissent sur les sièges de cuir des autos, messieurs aux mines sérieuses et aux costumes élégants qui débitent leurs blagues salaces sur le même ton qu’un discours le soir de la remise des Oscar en suivant du coin de l’œil les croupes ondulantes de ces dames… J’avais bu trop de champagne et je suis rentré chez moi sitôt le repas terminé.
J’avais fait pas mal de chemin. Du moins c’est ce que je croyais : j’habitais un bel appartement, dans un immeuble en pierre de taille, à proximité de Central Park, avec une salle de bain tout confort, une cuisine moderne dont je ne me servais jamais, un lit aussi grand qu’un terrain de base-ball. Je me suis glissé dans un bain brûlant, satisfait, comme un gros mouton qui vient de dévorer toute sa ration dans les mains de celui qui va finir par l’égorger et le faire rôtir à la broche. Encore étourdi par les brumes de l’alcool, j’ai allumé mon poste de radio, pour écouter le bulletin d’information. C’est comme ça que j’ai appris que Julius et Ethel Rosenberg venaient d’être exécutés par électrocution dans leur prison de Sing Sing, dans l’état de New York. On était le 19 juin 1953.
Tout est alors devenu clair,
dans mon esprit... Le marché avec la CIA, mon histoire revue et corrigée à la sauce libérale, moi, en tête d'affiche, au sommet du box-office. Moi, l’imbécile qui arrivait à point nommé, une
vraie petite providence pour McCarthy et ses chasseurs de rouges... J'ai tellement honte que je n'en dors plus, c'en est fini pour moi. Mes mesquins désirs de liberté à bon marché s’en sont allés
aussi : je sais maintenant que je ne serai jamais libre...
Et c'est pour cela qu'aujourd'hui, je suis venu vous dire qui j'ai servi et comment j'ai été utilisé, ainsi que vous tous qui m'avez écouté, qui vous êtes si bien indigné. Des sentiments qui tombent à point nommé... Voilà ce que je suis : un pion, pas plus avancé que naguère, dans mon pays meurtri et pas plus qu'hier, sur les pavés hostiles de votre cité qui ne sera jamais la mienne. Je suis condamné à errer, prisonnier en moi-même, avec ma conscience lourde bien enfermée dans ma chair. Je n'ai pas l'intention de me donner la mort, ce serait trop facile, je veux payer le prix d'avoir confondu la fortune et la liberté.
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