Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 10:52

Ce matin encore, je l’ai entraperçu, tapi dans la pénombre de ma chambre, masse informe et grimaçante. Noire terreur qui jamais ne me laissera de répit. Oui, je l'ai vu... C’est toutefois ce qu’il m’a semblé ; je ne puis être sûr de rien, à vrai dire : ma vue baisse inexorablement. Contre cela non plus, il n’y a rien à faire, c’est l’âge. Bientôt, je serai définitivement aveugle. Mais je sais qu’il trouvera alors d’autres moyens pour me persécuter. Jamais je n’aurai de repos, tant que je vivrai. Après… Comment savoir ? Je serai définitivement sa chose. Il m’attend. Il m’apparaît ainsi, n’importe où, n’importe quand pour que je n’oublie pas ; malgré toutes ces longues années durant lesquelles il s’est joué de moi, jour après jour, il trouve encore le moyen de me surprendre, par de petites ruses meurtrières qui viennent me déloger de ma quiétude, les jours où je parviens à trouver un peu de distraction.

Tantôt cabriolant au détour d’une allée du parc où je vais réchauffer ma pauvre carcasse décatie au soleil, jaillissant de nulle part pour replonger aussitôt dans la densité compacte de la végétation, tantôt visiteur de l’aube, se détachant à peine des profondeurs obscures, des recoins de pénombre demeurée en suspens dans le petit jour. Jamais le moindre bruit, ou un quelconque signe avant-coureur, même imperceptible ; nulle vapeur sulfureuse, pas le moindre crissement du gravier sous ses pas, point de frôlement surnaturel alentour. Seulement son regard, un instant accroché au mien, narquois, vif, éclat de jade assassin. Et lorsqu’il s’est dissipé dans les airs, une sourde angoisse qui me prend les tripes et la gorge, un sentiment de vide insondable. Souvent, je me suis demandé s’il n’était pas le fruit de mes projections, une manifestation extérieure, l’une de ces apparences extatiques que, naguère, je faisais surgir pour la distraction des foules. Mais à cela, j’ai renoncé depuis plus de quarante années… depuis ce fameux jour, en fait, où il se révéla à moi dans toute l'étendue de son diabolique pouvoir…

 

Aujourd’hui, mon nom a sombré dans l’oubli. Il s’est dissous dans les brumes du temps, réduit en poussières comme de vieilles reliques tirées d’un tombeau. Pourtant, jadis, je fus une illustre figure de cette belle société du spectacle. Que dis-je ! Je tenais le haut du pavé, je ne pensais pas, alors, tomber ainsi dans l’oubli. J’imaginais que mon nom était éternel, lorsque je le voyais inscrit en lettres lumineuses, tapageuses, au-dessus des salles de spectacle où je me produisais. Des foules compactes se déplaçaient pour venir admirer mes exploits. J’étais alors « Nicéphore Nicephorus, le Grand Maître des Illusions », le plus illustre prestidigitateur de tous les temps. J’avais la naïve prétention de la gloire ; je me figurais que tous ces superlatifs dont partout on m’affublait m’avaient rendu immortel, me maintenant hors du flux temporel, dans une glorieuse éternité ! Mais ce monde-là est une immense farce, la plus gigantesque qui soit !

En réalité, c’est le royaume de l’amnésie, la grande scène où l’on passe, où l’on s’exhibe, agitant de-ci de-là l’insignifiant fanal de sa lanterne magique, la scène où l’on se succède, aussi, et de plus en plus nombreux, et de moins en moins éternel, mais qui ne garde, en définitive, de souvenir de personne. Elle vous prend tout, mais elle ne vous donne rien en échange ; c’est une maîtresse bien perfide, bien cruelle ! Et moi, je fus son amant à cette garce, et pendant longtemps, encore ! Jusqu’au jour où je découvris que ma boîte à rêves n’était, en réalité, qu’une nouvelle boîte de Pandore…

 

Très jeune, j’ai appris que j’avais le don. J’ai longtemps essayé de le garder pour moi. Précaution bien inutile : il était là qui voyait tout, surtout ce que l’on voulait à tout prix dissimuler, vainement et bien maladroitement, avec nos petites astuces usées par tant de siècles d’Histoire, avec nos pauvres subterfuges humains. Alors, j’ai fini par succomber, par me laisser aller à cette basse envie de gloire, au désir qui s’allume dans nos yeux au moindre tintement de cette escarcelle garnie de pièces de cuivre, sans valeur aucune. Tout cela, j’ai mis beaucoup trop de temps à l’apprendre, et encore, à mes dépens. C’est pour cela que je me suis mis à exploiter le don, à en suivre le funeste déroulement, comme un filon aurifère, qui me conduisait, aveugle, dans des profondeurs souterraines, jusqu’aux dernières limites de la déchéance. Voilà pourquoi ma vie fut un parcours étrange, marqué de faits tragiques et d'inquiétants rebondissements. Elle est pleine de replis trompeurs, de méandres fantastiques, de loufoqueries du destin.

 

Ma mère aussi avait le don. Mais elle l’avait tenu secret, enfoui au plus profond d’elle, comme une maladie honteuse dont on ne parle pas même au médecin qui nous a vu naître.

Par Léna Eyl - Publié dans : MOI, MON ENNEMI
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Commentaires

votre livre est il déjà en librairie ????
Commentaire n°1 posté par xavier le 16/10/2008 à 11h40
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