Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 10:53

J’ai grandi dans une petite bourgade de province, une cité médiévale hors du temps, dominée par ses remparts et son château fort dont les douves plongent à la verticale, monstrueuses racines de pierre, dans les profondeurs des gorges noirâtres de la Vézère. Les rares visiteurs venus se perdre au fin fond de notre contrée restent médusés par le spectacle de ces sombres herses dressées en parade sur les chemins de ronde, par son dédale de ruelles pavées regorgeant de recoins où stagne encore le frisson d’antiques sortilèges, par ses maisons étroites, serrées les unes contre les autres, dont les encorbellements empêchent la lumière de filtrer, tout engoncées dans leur corset de bois, colombages sculptés de symboles enchevêtrés, d’étranges faces grimaçantes, d’animaux fantastiques, de gorgones et de griffons légendaires, figures d’apocalypse à demi effacées par les siècles, mais qui continuent, malgré tout, à nourrir les légendes chuchotées aux soirs de veillée par de vieilles femmes crédules et superstitieuses.

 

Nous habitions l’une de ces demeures, insalubre, obscure et humide, parcourue été comme hiver d’un souffle glacé. Mon père est mort à la guerre ; je ne l’ai pas connu. J'étais encore dans mes langes lorsqu’il partit s’ensevelir dans l’horreur des tranchées, là-bas, dans le Nord, au milieu de la tourmente de la mitraille et des brumes des Ardennes. Fauché par un obus. Rien de lui ne nous fut jamais rendu. Il est resté là-bas, disséminé dans un champ de luzerne, pauvre soldat aux restes inconnus.

 

Aux yeux de tous, ma mère était une personne forte, qui puisait un courage inaccoutumé dans sa résignation face à l’existence. Non qu’elle y fût indifférente ; ce n’était pas cela ; c’était plutôt une sorte de sagesse, un stoïcisme réduit à sa plus simple expression et adapté à sa condition laborieuse. Son courage lui valait le respect admiratif de nos voisins, alors que son attitude froide et silencieuse aurait tout aussi bien pu la faire passer pour une personne hautaine. Nous ne roulions pas sur l’or ; il fallait veiller à ne pas trop dépenser, c'est-à-dire, à se priver de tout. La vertu de ma mère s’exerçait dans la parcimonie. Parcimonie pécuniaire et parcimonie affective. Elle n’était pas une femme aimante, elle cachait ses sentiments sous un masque impassible.

 

Pourtant, je sentais bien qu'elle dissimulait quelque chose, un lourd secret ; les affres de l’angoisse venaient parfois creuser son front d’une ride dure et profonde. Ses noires pupilles dilatées fouillaient le vide, scrutant une énigme dont elle cherchait la réponse. Je l'observais du coin de l'œil, lors de ces longues soirées d'hiver, semblant concentré sur mon livre d'images. Elle me faisait songer à ces lacs dont la surface, miroir lisse et paisible, frémit à peine du remous des drames aquatiques qui se nouent dans leurs insondables abysses. Cependant, je n'osais pas l'interroger, c'eût été inutile et déplacé. Je me contentais de l'épier en silence, tandis que ses longs doigts pâles et osseux poussaient l'aiguille sur son ouvrage blanc. Je me laissais bercer par le bruit feutré du fil qui traversait la toile, et finissais par m'assoupir sans m'en apercevoir, le visage tourné vers le sien, éclairé par le feu qui rougeoyait dans l'âtre, réchauffant à peine la pièce qui empestait la fumée et la suie.
(...)


Par Léna Eyl - Publié dans : MOI, MON ENNEMI
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