Partager l'article ! Extrait de "Moi, mon ennemi" - chapitre XVI: Cependant, durant les jours qui suivirent notre arrivée, je n’eus guère le loisir de songer ...
Cependant, durant les jours qui suivirent notre arrivée, je n’eus guère le loisir de songer à Esther Baum. Nous fûmes aussitôt happés par la fièvre des préparatifs. L’immensité des étendues du Nouveau Monde donnait une dimension différente à ma carrière ; le choix de l’itinéraire devenait un enjeu stratégique qui allait déterminer la pérennité de ma popularité en ces terres encore inconnues. Monsieur McDonald connaissait nombre de personnes influentes prêtes à nous venir en aide, ce qui facilita beaucoup les choses.
Chaque jour, nous nous levions à l’aube ; la journée débutait sur les chapeaux de roue. Il fallait régler tous les détails, depuis l’embauche du personnel qui composerait la troupe, jusqu’à la publicité dans les organes de presse et la campagne d’affichage dans les villes où devait nous conduire notre périple.
Monsieur McDonald sautait d’un taxi à l’autre, m’entraînant à sa suite afin de rencontrer des personnes avec lesquelles il parlementait pendant de longues heures, au cours desquelles j’essayais désespérément de saisir quelques mots au gré des conversations. Mais tout allait trop vite pour moi : les propos débités à un rythme infernal, les interminables avenues toutes droites aperçues par la vitre des taxis, qui se fondaient tout en stries lumineuses sans fin, longues comètes urbaines qui me donnaient le vertige. Désespérément, je cherchais un sens à tout cela, à ces paroles qui n’étaient qu’un absurde magma sonore sur lequel mon esprit buttait sans parvenir à accrocher la moindre signification du moindre mot, la hauteur de ces gratte-ciel dont les cimes se noyaient dans le coton de la brume qui descendait des nuages comme une chape hermétique. Les véhicules filaient ; tout n’était que mouvement, tout n’était qu’incohérence brutale. L’atmosphère, saturée de criardes rumeurs de klaxons, de sirènes, de moteurs qui s’emballent et pétaradent, pénétrait l’esprit par vagues d’assauts, violentes et irrépressibles. Je me sentais flotter, dilué dans le corps sans contour visible de cette métropole monstrueuse. Disloqué, pulvérisé, dépossédé de moi-même, bouffé par un nébuleux Léviathan urbain.
Monsieur McDonald ne trouva pas le temps de me faire visiter New York, dont je contemplais les lumières, le soir, accoudé au balcon de la chambre somptueuse que j’avais louée dans un luxueux palace situé aux abords de Central Park. La fenêtre de ma suite donnait sur des avenues, du côté opposé au parc. Mon regard plongeait directement dans la cohue, en contrebas. Pris de malaises, je levai les yeux et observai les buildings qui me faisaient face de toutes parts. Cette géométrie lumineuse, cette architecture tout en hauteurs vertigineuses, qui semblait faite de briques électriques alignées, empilées les unes sur les autres, ces affiches colorées qui déversaient leurs néons agressifs sur les trottoirs de Manhattan, me laissait rêveur. J’écoutais le vacarme étouffé de la ville, cette aura qui montait des grandes avenues rectilignes, fragile rumeur constituée de cent mille pensées fugitives à peine esquissées, de désirs retenus, infimes, impondérables, insaisissables. Il y avait là un murmure profond, encore inconnu de moi, étranger à mon âme. Je me sentais seul, souvent, à la nuit tombée, perdu au-dessus de cette masse qui grouillait à mes pieds, qui peuplait ces immeubles élancés comme des flèches agressives vers le ciel, et dont le sommet se noyait dans les brumes océanes au petit matin.
Trois semaines environ après notre arrivée, étourdi par ces courses folles à travers cette ville immense qui demeurait pourtant absolument inconnue de moi alors que monsieur McDonald avait un important rendez-vous avec quelque providentiel producteur, je prétextai une épouvantable migraine, afin d’échapper à ce dîner qui s’annonçait interminable et ennuyeux au possible.
Je demeurai donc seul dans
cette suite trop grande pour moi, dont le mobilier moderne, laqué de blanc, était froid comme une coquille d’œuf parfaitement vide. Des magazines s’amoncelaient sur une table basse ; je les
feuilletai un moment mais, vite lassé par mes tentatives de saisir le sens de quelques mots pris au hasard, je m’allongeai sur le lit, blanc, lui aussi, et me perdis dans les brumes de la vacuité
de mes pensées, laiteuses comme tout le reste, sans épaisseur ni consistance. L’hôtel était insonorisé ; rien, aucune rumeur ne parvenait à mes oreilles. Je flottais dans un vide bourdonnant
à mes tympans comme une nuée d’insectes qui aurait élu domicile dans mon cerveau et aurait entrepris d’y creuser des galeries de plus en plus profondes. Soudain, je fus pris d’épouvantables
vertiges qui résonnaient à l’intérieur de moi en échos déchirants. Une panique irrépressible s’empara de moi, me plaquant sur le couvre-lit livide dans lequel je sentis que je m’enfonçais,
toujours plus profondément. Et cela n’avait pas de fin. Le matelas était sans fond ; il avait perdu toute matérialité. Comme tout le reste. Il n’était qu’un trouble reflet recouvrant un
néant absolu. Une pensée me traversa soudain l’esprit : tout n’était qu’illusion, destinée à nous faire croire qu’il y avait un sens aux choses, au monde, à l’existence, une sorte de
finalité cosmique – une téléologie, comme je l’avais lu, un jour, dans un ouvrage emprunté à la bibliothèque de mon Maître. Mais en réalité, nous ne faisions que nous débattre, stupidement, au
milieu d’un absurde océan qui finissait par nous engloutir sans nul espoir de retour. Cette idée s’accrocha à moi comme une sangsue, et je me sentis me vider de toute substance vitale. Une sueur
froide perlait à mon front, je tremblais de tous mes membres, secoué de spasmes douloureux.
(...)