Laissez votre empreinte




Biographie







Léna Eyl est née en 1971. Elle a débuté des études en Sciences Humaines à l'Université de Nancy où elle obtint, en 1995, un DEA en philosophie politique. Actuellement, elle réside à Paris où, après avoir rédigé une dizaine de nouvelles, elle a entrepris, en 2006, la rédaction de son premier roman, Moi, mon ennemi, achevé à la fin de la même année.

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 14:11

La Défense. Larme de béton figée sur l'arcade lissée de la Seine. La Grande Arche, monstrueux monument dédié au vide, du haut duquel vingt ans de capitalisme nous contemplent. Inlassablement, ses ascenseurs ovoïdes charrient, le long d'un réseau de filins métalliques, des touristes en masse, bourdonnants d'une multitude d'idiomes hétéroclites. Cette culminante Babel les happe, les engloutit dans le silence religieux des cimes. En contrebas, le long défilé de l'esplanade fend une forêt de flèches futuristes lancées à l'assaut du ciel. On pourrait entendre le crépitement des claviers, le chant dissonant des finances en action. A l'assaut du monde qui vacille, conquis déjà.

Cette bacchanale où l'on se vautre lascivement dans l'adoration collective du nombre d'or déshumanise peu à peu cette population homogène. Ici, les différences sont gommées, digérées. Il suffit de jeter un oeil sur le parvis, jalonné de restaurants « light and soft » pour hommes d'affaires adipeux ou jeunes cadres dynamiques « bobybuildés ». Chassé-croisé sans fin de costumes sombres et de tailleurs impeccables. Va-et-vient inlassable, rythmé par les talons des femmes haut perchées qui passent, affairées, sans langueurs, cheveux et traits tirés, lisses, à l'instar de leurs bureaux, ergonomiques, fonctionnels, tristes, désespérément identiques. Sinistre ballet d'un strict code vestimentaire qui annone son alphabet, d'Armani à Zara. Homogénéité dénuée de sens. On ne rencontre guère que des figures surmontées de masques glacials. Il n'y a pas le choix : se plier pour survivre, se fondre dans la masse, caméléon humain aux grises couleurs l'ère du temps. Ou alors, rejeté à jamais, renvoyé aux affres du chômage avant radiation des listes. Sociocentrisme... ou nouvelle forme de racisme pervers, je ne sais.

 

C'est ici que je travaille. Chaque matin, je presse le pas, évitant de lever les yeux vers les sommets vertigineux des gratte-ciel qui me donnent le tournis. Je me hisse vers ma canopée de verre et d’acier. Quinzième étage. Surtout, ne pas risquer un oeil en bas.

 

Nous voici donc parvenus au cœur d’une société de service informatique, dans toute l’étendue de sa hideur. Quelques consultants en attente de « staffing »[1] culpabilisent mollement de coûter si cher à leur employeur sans rien lui rapporter. Les voici déjà mis aux bans de la société. Cependant, ils s’accrochent, ils s’arriment au rocher de l’organisation coûte que coûte. Il est difficile de les distinguer les uns des autres. Tous ont les mêmes rêves luxueux et futiles que leurs collègues plus chanceux, « en mission », de ceux-là mêmes qui rapportent plusieurs centaines d’Euros par jour… Oui, cela rapporte, enfin… Aux actionnaires, ceux qui somnolent paisiblement, satisfaits, au faîte de la hiérarchie, dans une velouteuse obscurité.

Restent les bannis, les indésirables. Serrés les uns contre les autres autour de la table disposée en « U » dressée au milieu de « l’open-space ». Surtout, ne pas trop dépenser pour ces improductifs, telle est la consigne. Ce n'est même pas du bétail. Le bétail au moins, on peut espérer en tirer quelques bénéfices. Tandis que ceux-là...

Je me demande si chaque groupe humain n’a pas besoin de secréter sa masse d’exclus. Histoire de savourer son autosatisfaction à leur contact. Sans doute. Mais personne ne veut l’avouer. Alors gardons un silence qui en dit long. Un silence lourd de sens.

Il y a un quinquagénaire. Dépassé, grisonnant, ventripotent. À mettre au rebus ; dommage qu'il y ait ces lois ! Le droit du travail ! Impossible de s'en débarrasser aussi vite qu'on voudrait. Mais ce n'est pas grave, le droit, allez ! C'est comme le reste, on en fait notre affaire, à plus ou moins brève échéance. C'est que nous sommes voraces, nous autres !

J’ai mal de le voir fouiller dans ses programmes, chercher à comprendre les nouvelles versions du produit, pas tellement plus excitantes que les précédentes. Parfois, il se penche vers moi. Je suis jeune et j’ai de l’expérience. Tout ce qu’il faut pour réussir. Tout ? Vraiment ? Ah bon, tu crois ça ? Non, je ne sais pas, je ne connais pas la dernière version du programme… Pourtant, « lancé en arrière-plan », c’est d’une beauté saisissante… Incroyable, les nouvelles technologie, croyez moi, j’en reviens et encore… Chaque jour un peu plus fourbue !

Il y a deux jeunes gens bourgeonnants, tout frais émoulus de leur prétendue « grande » école de commerce. Embauchés pour presque rien, mais qui seront si vite absorbés dans la masse laborieuse qu’ils comptent à peine. Ils ne sont que de passage, ici. Bien vissés au système, il n’y a vraiment pas à s’inquiéter pour eux. Ils s'autoforment, débordants de bonne volonté. Nul besoin de grignoter le budget « formation » pour eux, n'est ce pas ? Ils s'en sortiront très bien tout seuls. Bientôt opérationnels et « facturables » au centuple ! Tout ce qu’ils absorbent leur est immédiatement profitable. Il n’y a pas à dire, de vrais bons petits soldats du capitalisme. Notre entreprise doit être fière de ses nouvelles recrues. Ils portent déjà bien haut les couleurs de la boîte, d’ailleurs : uniforme sombre, chemise claire bien boutonnée jusqu’au ras du cou, cravate qui se veut un brin originale mais pas trop quand même … En représentation chez un client, en réunion, en « kick off », en « work-shop », en séminaire ou au salon des nouvelles technologies, ils feront vraiment très bien. Adaptables, modulables, flexibles. Du haut de gamme.

Et puis, il y a une femme, la trentaine. Elle se tient un peu à l’écart. Son principal défaut, c’est deux enfants en bas âge. Elle n'est plus suffisamment mobile, pas même « souple » au niveau des horaires. Et puis, elle vient de demander un aménagement de son temps de travail, et semble décidée à s'y accrocher. Non, je ne donne pas cher de sa peau, à celle-là ! On va la laisser mijoter ici, sans connexion internet, sans rien, et l'ennui et le dégoût vont faire le reste. Elle va bien finir par décrocher et aller chercher du boulot ailleurs.

Enfin, tous les autres, de passage, la masse uniforme. Je les écoute... Inutile de les regarder, je sais déjà ce que je vais voir. Il n'est question que de points de vue « politiques » échangés, tous semblables :

– Enfin, oui, c'est vrai, quoi, les retraites... c'est démographique, non ? Et puis, la génération du baby boom… et puis, on ne peut plus payer, les caisses sont vides. Alors franchement, les grèves des transports en commun, cela suffit ! Qu'ils viennent donc faire notre boulot et ils verront bien si leurs plaintes sont légitimes ! De toute façon, il faudrait instaurer un service minimum... le libéralisme a du bon, il faut déréglementer tout ça… dégraisser… arrêter d’asphyxier ces pauvres employeurs avec des charges de plus en plus lourdes … le seul moyen de faire cesser ces délocalisations sauvages… que ces syndicats se taisent une bonne fois pour toutes… on est pris en otages ! OTAGES !

Ils ont bien choisi leur camp, mes collègues. Ils ont sagement avalé la pilule médiatique. La peur au ventre. C'est ainsi qu'ils ont appris à vivre, bien enfermés dans la masse, ils prennent tous la même couleur. Une légion de caméléon. Un autre groupe rêve d'une vie meilleure. Oh ! Non ! Point de changement social, point de partage, point d'amélioration pour les plus démunis, puisque ceux-là ne nous ressemblent pas, ils n'ont pas l'uniforme, ils font l'effet d'un épi inesthétique qui dépasse à la frange de la société... Ils nous faut des loisirs, à nous, le repos du guerrier, l'ultime but du juste ! Une coupe de champagne, le soir, devant son écran plasma et son « home cinéma », qui diffuse le dernier film à la mode, ou une super production estampillée « made in U.S.A. ». Ou encore, une émission de télévision réalité, un semblant de débat stérile ... « Hier soir, j’ai regardé le débat sur les SDF … A moins que ce ne soit sur l’immigration clandestine, je ne sais plus très bien. »

Je m’adresse à mon voisin… Son livre sagement posé au coin de la table en dit long sur sa personnalité et ses intimes aspirations : Comment améliorer vos performances professionnelles en trois leçons. Un titre qui invite à faire un peu de provocation.

Je suis en train de lire l’autobiographie de Néruda. Un grand poète, une personnalité extraordinaire ! Tu savais qu’il descendait au fond des mines de sel, en Argentine, pour déclamer de la poésie aux ouvriers et les inciter à se mettre en grève ? Et les mineurs en redemandaient, ils partaient tous ensembe, réclamer une amélioration de leurs conditions, Néruda en tête !

Moue dégoûtée du voisin tiré de sa bienséante torpeur. Pas l’ombre d’un doute sur son visage… Et puis toujours, ces conversations à pleurer…

– Pour les prochaines vacances, je partirais bien aux Seychelles ou aux Bahamas. Tu me conseilles quoi, toi ?... Bon, alors va sur l’écran de sélection du programme, clique sur le bouton vert et lance le batch !... Entre nous, vraiment, sans vanité aucune, on vend quand même du service intellectuel de haut niveau !... J’ai passé la nuit à vomir des lignes de code informatique jusqu’aux aurores, nausées matinales, je crois que je suis de nouveau enceinte… Trop chaud la Laponie, surtout en cette saison. Et je ne veux pas le Burkina-Faso, non plus, c’est un pays trop riche, je veux du dépaysement, moi, j’en veux pour mon argent, c’est bien le moins que je me dois !... Splatch ! Patch ! Batch ! Scratsh ! Le programme a des flashs ! Au secours ! Help ! Faut mapper et débugger, je te dis ! Allez, envoie donc une demande de correction en Inde, au service technique de l’éditeur !... Pas tellement besoin de réfléchir pour faire notre métier… Y a qu’à être un peu logique, pas nécessaire de sortir de Saint-Cyr… Les intellectuels se meurent et se noient ! Ben qu’on ne compte pas sur moi pour aller les repêcher ! Ils ne servent à rien de toute façon, sauf à tout contester !... Je n’y comprends rien, je suis trop fertile. Moi, tu sais, il suffit que j’allume mon ordinateur pour me retrouver enceinte ! Il n’y a pas de justice… Il y a tellement de gens qui voudraient ne pas en avoir et qui n’en ont pas, justement !

Enfin, le brouhaha alentour ressemble un peu à ça, ou à autre chose. Le sens des conversations est difficile à découvrir. Il n’existe peut-être pas. J’ai essayé de me faufiler pour le prendre en route. Mais je suis restée sur le bord du chemin. Alors, je me tais, je me demande une fois de plus ce que je fais ici.

Monsieur le directeur des ressources humaines se fait attendre. Cela fait sans doute partie de la stratégie d’intimidation. Pourtant, je me sens sereine et presque soulagée. Évidemment, ils ont bien essayé de me faire changer. Notre boîte est la meilleure, c'est entendu ! Tu ne trouveras jamais mieux, et cela vaut bien quelques petits sacrifices... Non merci, tout bien réfléchi, je frôle l'indigestion... Je ne vais pas en reprendre. En vérité, je n'en puis plus, je ne veux même pas d'une autre boîte.

Et tant qu’on y est, savez-vous que je suis fière d'être différente de vous ? Voici ma faiblesse. L'orgueil que je tire du fait de n'être pas comme vous. Ou ma force. Vous me montrez du doigt, je jubile, j'exulte !

Je suis lasse de renoncer à ce que je suis. Et même de le dissimuler. Je n'en peux plus, je n'en ai plus la force.

Mais le directeur des ressources humaines arrive, un sourire qui se veut bienveillant accroché aux lèvres. Il me fait signe de le suivre dans son bureau, un vaste espace clair, feutré, tout en troublantes transparences destinées à vous remettre à votre place dès le seuil franchi. Quelques lithographies au mur. De l'art abstrait. Un nu bleu de Matisse, un Kandinski, et le sigle de la boîte juste au dessus du bureau. Un gros point rouge surmonté d’un arc de cercle bleu, censé représenter le dynamisme, la réactivité des hommes et des structures. Et puis, de part et d’autre du bureau, des armoires aux couleurs mordorées, où s'alignent des dossiers. Une couleur pour chaque espèce de cas : les litiges avec le personnel, rose bonbon, les affaires classées, noir comme l’oubli, les budgets contentieux, verts comme l’espoir. Monsieur le directeur des ressources humaines est un maniaque, il collectionne les études de cas. On raconte même qu’il a une liste noire dans un caisson cadenassé. Son rêve d’enfance était d’intégrer les renseignements généraux. Pourquoi pas ? Mais s’il avait souhaité devenir pompier ou professeur de gymnastique, comme un tas d’autres gamins, en serait-il là aujourd’hui ?

Costume brun irréprochable, trente-cinq ans tout au plus. Et un visage pâteux surmonté d'une petite mèche un rien ridicule. Histoire d'humaniser ce grand prêtre de l'humain. Et puis, il y a ses yeux. Ironiques, imbus d'eux-mêmes. Confis dans l’orgueil qu’il affiche d’être lui… Monsieur aime à se mettre en avant. Cela se voit tout de suite, dans sa manière de prendre la pause, de vous faire face, vous défiant d'un geste incisif du menton.

Sourire crispé, il me murmure : « Entre », sur un ton qui se veut intimiste, et en même temps sans réplique. Le tutoiement est ici de rigueur, à tous les niveaux de la hiérarchie. Pour nous faire croire que nous sommes tous traités sur un pied d'égalité. Pour fausser les relations. Les conflits ne sont pas les mêmes, selon que l'on tutoie ou vouvoie les « managers ». Il me désigne une chaise d'un geste souple. On maquille volontiers les pires bassesses sous des apparences d'élégance. Et il se met à parler. La voix prend des pauses. Les inflexions reflètent le personnage. Tout en lui m'inspire colère et dégoût.

Quel beau parcours presque sans faille… Monsieur « a fait » sciences politiques ; et sciences politiques l’a surfait, parce qu'il n'a pas réussi le concours de l'ENA. Cet échec le mine, le dévore, le ronge. Surtout cette humiliation, lors des oraux … Les examinateurs qui le couvaient d’un regard méprisant … Chaque soir, en se couchant seul, évidemment, il revoit dans un frisson terrifié ces yeux qui mettent en pièce son orgueil en moins de temps qu’il ne faut pour battre des cils … Alors, il prend sa mesquine revanche ; et il y a de quoi faire, dans son métier. Du monde à virer, des plans sociaux à planifier, de la masse salariale à tirer vers le bas ! Des économies d'échelle à réaliser. Des budgets à rétrécir. Toujours dégraisser !

– Voilà, tu es ici parce que... nous n'allons pas pouvoir te garder parmi nous. Désolé. Tu n'as pas le profil, disons ... pour occuper ce poste.

– Pas le profil ? Ce qui signifie, plus clairement ?

Je ne parviens même pas à masquer l'ironie que je sens monter en moi, incandescente, comme un venin qui me submerge, qui me pousse toujours davantage à affirmer celle que je suis. Celle qui n'est pas comme eux et ne le sera jamais. Je n’ai pas les capacités du caméléon à revêtir les couleurs du camouflage. Je ne peux pas subsister dans ce milieu.

– Eh bien... Tu es incontrôlable, voire ingérable. Tu passes ton temps à tout contester. Bref, on ne peut pas compter sur ton soutien. Ce qui est regrettable, car ton travail en lui-même est irréprochable. Mais enfin ! Imagine un peu ! Si tout le monde agissait comme toi...

Voilà, seconde partie de l'entretien, leçon de morale. Il revêt son étole sacerdotale blanche immaculée et monte en chair… Pour mon édification personnelle. Un Jésuite épris de casuistique. Pour un peu, il me demanderait de faire mon autocritique et de bafouiller un mea culpa en bonne et due forme. Je n'écoute plus. Et puis je déteste ce bureau conventionnel, cet entretien qui tourne au jugement sans appel.

Alors, estimant que je n’ai pas à supporter davantage cette situation humiliante, je me lève, pour fuir au plus vite de l’étroitesse de ces fourches caudines. Cependant, il me rattrape au moment où je franchis le seuil de son bureau : « Attends, on n'en a pas fini, tous les deux ! »

– Il me semble que si. Que peux-tu faire de plus contre moi ? Je n'ai commis aucune faute ! Dommage, ça t’aurait bien arrangé…

Ses yeux s’arrondissent dans un terrible sentiment d’hébétude… la situation lui échappe et son orgueil blessé le fait abominablement souffrir. Malgré l’intense plaisir que je ressens, je ne perds pas de temps à le regarder s’affaisser dans sa confusion.

Alors, je le plante là et je me dirige vers l’ascenseur.

Je laisse derrière moi la masse rampante et uniforme en adoration devant l’impérieuse ascension des capitaux... L’image de leur grande marche, volontaire et déterminée, a remplacé la vieille icône de la chrétienne Providence. Processus irrésistible, inéluctable, iconoclasme revanchard qui aspire à de nouveaux symboles. De la publicité. Oui, partout ! Sur les murs du métro et des cités. La ville en est toute barbouillée. Défigurée. Magie de ces fenêtres internet qui s'ouvrent comme par enchantement sur du rêve à portée de toutes les bourses et de tous les crédits à la consommation. Vespérales images cathodiques sournoisement déposées par les publicitaires et les grandes chaînes de télévision à l'huis de nos rêves. Marchands de sable de l'ère nouvelle qui instillent lentement en nous le sens de ce qui doit être désirable.

Je traverse l'esplanade. Un manège désenchanté de chevaux de bois enroule sa lugubre parade foraine autour de son socle de guimauve. Les mélopées surannées de l'orgue de barbarie sont englouties par le hurlement de haut-parleurs qui diffusent des rythmes techno au pied de la piste de skate. Ici, on vous fabrique de la culture : détail, gros et demi-gros ! Entre cantine et bureau, impossible d'y échapper. Comment résister à la tentation de se fondre dans la masse ? Abandonner à tout jamais cette différence. Gommer la marque du fer rouge. Renoncer à se battre. Pour avoir le sentiment d'aller mieux, d'être aimée. Non pas pour moi-même, mais pour ce masque. Mais parce que l'on m'accepte. Faire enfin partie des leurs ? Non, jamais ! Je n'en ai pas la force. Certains n'ont pas la force de se rebeller. Et moi, je n'ai pas la force de ne pas le faire...

La Défense... Ici, on accueille les jeunes à bras ouverts : la jeunesse « métrosexuelle » à peau dorée des quartiers huppés, venue prendre la relève de papa goûtant une retraite bien méritée, à présent que l'école de commerce des enfants et la cotisation annuelle de l'association des anciens élèves d'icelle ont été rentabilisés.

La jeunesse populeuse des quartiers défavorisés qui hante les allées du centre commercial d'un pas alourdi par l'ennui et le régime « Mc-Do ». Qu'ils viennent tous ici oublier que cette société là les a bannis de son plan providentiel ! Qu'ils viennent se repaître de l'édifiant spectacle des capitaux en action ! Laissez venir à moi les petits enfants, et puis, les adolescents, même les adultes, tant qu'on y est ! Approchez, messieurs, dames, y'en aura pour tout le monde, ou alors, on fera semblant ! Fusionnez moi tout ça en une commune tristesse, en un beau désespoir sans nom... Et puisse toute cette jeunesse aller au Diable dont on dit qu'elle partage le beauté ! Qu'elle se prélasse dans ce morne giron, qu'elle se grise jusqu'à plus soif de la laitance visqueuse jaillie en abondance du sein cubique de ces fontaines futuristes. Mais que rassasiée, elle se tienne à carreau ! On ne veut pas l'entendre, ni même en parler... sauf à en faire le point d'orgue de discours électoraux, de programmes de propagande... pardon... de communication, voulais-je dire... de sujets d'alarme pour le vingt heures, ces morceaux de choix qui font grossir les urnes aux couleurs de la République. Les petites racailles font les grandes rivières démagogiques, c'est bien connu.

Voici que je m'enfonce dans les couloirs du métro. Mais point d'ombre, seulement, une lumière factice. Un éclairage au néon glauque qui appelle encore à la consommation, cette fièvre, cette catharsis contre la souffrance de l'uniformité. Pour acheter encore un peu plus d'uniformité. Tristesse…



[1] C’est-à-dire : en attente d’être affectés chez un client.

Par Léna Eyl - Publié dans : Eloge de la rébellion et de l'insoumission
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Mercredi 17 septembre 2008 3 17 /09 /Sep /2008 12:33

High Dark Island, longue bande de terre émaciée, oubliée au milieu de l’océan, doit son nom aux sévères pitons rocheux qui surplombent ses landes désolées. À plusieurs miles à la ronde, l’îlot inhospitalier impose sa silhouette massive aux rares pêcheurs venus se perdre aux abords de son promontoire fuligineux. Il faut quatre heures au navire de ravitaillement qui assure, une fois par semaine, lorsque le temps est clément, la liaison depuis le continent pour atteindre le petit port de Land-Mark-Town – la seule anse praticable de l’île – et approvisionner en vivres les quelques deux cents âmes qui peuplent cette terre désolée, avant-garde des portes de glace de l’Arctique. Les rigueurs du climat, la fureur des tempêtes qui frappent ses côtes farouches, le déchaînement incessant des eaux, ont sculpté d’étranges figures dans l’agressive dentelle minérale de ses falaises. À fleur d’eau, de redoutables écueils renferment l’île dans le piège de leurs mâchoires hérissées de dents acérées et rendent l’abordage extrêmement périlleux. Combien ont-elles broyé de vieux loups de mer aguerris, de jeunes matelots intrépides ? Combien de malheureux furent engloutis par ces tumultes rageurs battant inexorablement une mousse blanchâtre contre ses parois de granit ?

La violence océane n’a pas seulement façonné ces rivages chaotiques, elle a également trempé le caractère des autochtones, dont le tempérament taiseux et opiniâtre est aussi buriné que la peau. N’ayant d’autre moyen de subsistance que la mer, les hommes sont pêcheurs de père en fils.

C’est ici que je suis né et que mon existence s’écoule lentement. Désormais parvenu à l’automne de ma vie, je me borne à contempler chaque jour que Dieu fait, en essayant d’adopter la même lucidité placide que les autres habitants de l’île.

À la mort de mes parents, et après avoir travaillé pendant plus de dix ans dans un thonier, j’ai repris le petit commerce familial, « Les nouvelles du larges », l’unique pub que compte le village.

Les affaires, loin d’être florissantes, me laissent tout loisir d’écouter, durant de longues heures, le rugissement du ressac qui s’acharne au nord contre les falaises et le grondement des galets charriés par les vagues. Des lambeaux de souvenirs tanguent et dérivent au fond de ma mémoire, s’entrechoquent et viennent parfois heurter violemment les quelques épaves dissimulées dans les eaux en apparence si calmes de mon âme. Là, ils se fracassent en hautes gerbes iridescentes, comme les rouleaux précipités par la marée contre les brisants. Parmi eux, surnage l’image du beau visage mélancolique de Meg et de la haute silhouette d’Alan Keeley.

Alan Keeley et moi avons grandi ensemble. Depuis toujours, nous étions les meilleurs amis du monde. Nous confondant en une seule entité fusionnelle, les gens de l’île nous surnommaient « les inséparables ». Nous parcourions la lande et braconnions le gibier ; nous explorions la grève à marée basse, à la recherche des vifs prisonniers des flaques oubliées par le reflux ; nous accompagnions le père Keeley dans de longues parties de pêche au large. Et le soir, lorsque saturés d’air iodé, grisés par les embruns chargés d’effluves salins, épuisés par une saine fatigue, nous nous blottissions au creux de l’âtre en écoutant les légendes que mon grand-père nous racontait de sa voix grave, patiente et légèrement traînante. Sa mémoire, prodigue en histoires de navires en proie à la tourmente de tempêtes homériques, d’impitoyables naufrageurs, de fabuleuses créatures surgies d’insondables gouffres marins, nous ravissait et nous faisait frémir tour à tour. Mais, parmi ces contes merveilleux, notre préféré était sans conteste, celui de la fille aux cheveux d’algues. « Certains soirs, lorsque l’océan est enfin apaisé après une noire colère, qu’il a avalé tout rond le soleil dans sa gueule vorace, et qu’il n’y a plus à l’horizon qu’une longue nappe de sang flottant à sa surface, la fille aux cheveux d’algues sort des ondes. C’est qu’elle n’aime pas le sang du soleil. Elle n’aime que le sang des hommes. Quand la lune s’est levée, elle erre à la nuit, le long de la grève, à la recherche d’un marin égaré. Malheur à celui qui se trouve sur son chemin ! Car elle est belle, avec son visage de nacre encadré de longues algues brunes flottant au vent comme une épaisse chevelure, ses perfides yeux gris qui brillent sous les rayons lunaires comme noyés de tendresse, son corps mince et souple, enveloppé de voiles d’écume blanche et vaporeuse. Si belle, que nul ne peut lui résister. Il lui suffit d’un coup d’œil pour tenir à jamais sous son charme maléfique l’âme égarée, qui n’a plus d’autre choix que de la suivre dans la profondeur des grottes creusées dans le flanc des falaises. Elle lui fait goûter les mets les plus exquis dans une vaisselle d’or, l’enivre d’alcools délectables et l’enflamme de caresses à nulles autres pareilles. Puis, elle plonge la main dans la poitrine de sa victime, lui arrache le cœur et le dévore à belles dents ! » D’une voix blême, nous interrogions le vieillard :

-  Dis, grand-père, l’as-tu déjà vue, la fille aux cheveux d’algues ? 

-  Et comment que je l’ai vue ! Comme je vous vois, une nuit où je revenais de l’anse des flibustiers par la sente du Diable ! Elle est apparue devant moi, surgie de nulle part, et a planté ses yeux d’eau là, dans la chair de mon âme, s’écriait-il en frappant son front du bout de l’index. J’ai bien failli la suivre, tellement elle resplendissait sous le ciel rutilant d’étoiles. Heureusement, je me suis rappelé ce qu’on racontait et ce qu’elle faisait subir aux hommes qui lui succombaient... Alors moi qui étais vaillant, à l’époque, j’ai pris mes jambes à mon cou et j’ai cavalé jusqu’au village sans oser regarder en arrière. Voilà comment j’ai réussi à lui échapper !

La fille aux cheveux d’algues peuplait nos rêves. Elle faisait résonner une corde enfouie au fond de nous, un avant-goût de la femme, une confuse mais obsédante promesse de plaisirs suaves et sensuels que nous ne savions pas encore nommer, bien que nous l’attendions ardemment.

Cette légende avait préparé nos cœurs frustes à la brûlure de l’amour, au raz-de-marée de la passion charnelle. C’est pourquoi, lorsque la jeune Meg vint s’installer avec ses parents à High Dark Island, nous succombâmes à ses charmes avec d’autant plus de violence que sa beauté délicate, sa blondeur virginale et son tempérament inquiet, offraient un contraste saisissant avec les autres femmes de l’île, rustiques et rougeaudes : nous n’avions jamais soupçonné que tant de grâce pût habiter une seule et même créature. La première fois que nous la vîmes, nous crûmes nous trouver face à l’incarnation de la fille aux cheveux d’algues ; nous en restâmes pétrifiés. Au début, il n’y eut aucune rivalité entre Alan et moi. Nous nous contentions d’évoquer la splendeur de Meg sans que jamais notre vocabulaire, à la fois hyperbolique et maladroit, ne l’épuisât. Mais, peu à peu, une ombre se glissa entre nous. Des deux, j’étais le plus audacieux. Bientôt je parvins à approcher la belle inconnue et à m’en faire apprécier. J’en oubliais Alan, retranché derrière un rempart de silence vindicatif où vibrait une haine qui attendait patiemment l’heure où elle allait enfin éclore, comme un orage crevant les touffeurs de juillet. Le cataclysme se produisit le jour de mes vingt ans, lorsque la nouvelle de mon prochain mariage avec Meg se répandit. Méconnaissable, Alan vint me trouver au moment de la fermeture du pub, à la nuit tombée. Il se planta devant moi et, comme je cherchais désespérément à échapper aux éclairs furibonds que ses yeux me lançaient, il attrapa mon visage entre ses doigts exsangues, plongeant son regard fiévreux dans le mien.

- Toi, siffla-t-il entre ses dents, toi que je croyais être mon ami, tu n’es qu’un vile félon ! Demain, je pars, je quitte cette terre de malheur. Mais avant, il fallait que je te maudisse, et que tu saches tout le dégoût que tu m’inspires ! Puissent les pires maux de la terre te faire payer ta traîtrise !

Le lendemain, il embarqua pour le continent. Je puis dire que ses vœux furent exaucés, au-delà, peut-être, de ses espérances : mon union avec Meg ne fut pas heureuse. Quatre ans après notre mariage, alors que je rentrai de trois mois en mer, je trouvai la maison vide : elle avait quitté High Dark Island. Des voisins l’aperçurent, au moment où elle se glissait vers le bateau assurant la navette, mais nul ne put m’en dire davantage.

Dès lors, je scellai ma peine sous une lourde chape de silence et de solitude. La source d’où jaillissait, chaude et cristalline, l’eau vive de l’espoir, s’était à jamais tarie, empoisonnée par un mépris sarcastique pour toute joie, tout amour, toute affection possible. Je n’en retirais nulle sérénité, nul apaisement ; seulement une sorte de satisfaction masochiste issue de cette conscience aiguë que j’avais d’être à la fois le juge et l’accusé, le bourreau et la victime.

Néanmoins, il y a tout juste un an de cela, Alan nous revint après trente années d’absence. Il se tenait, fier et droit, la tête blanchie, les membres raides et noueux, à la proue du bateau qui arrivait du continent. C’était en avril, par une fin d’après-midi languissante. Comme chaque jour à cette heure indécise, je me laissais aller à goûter l’amertume douceâtre d’une pinte de bière brune, retranché derrière le vieux comptoir de zinc. L’alcool anesthésiait pendant quelques précieuses heures cette inquiétude familière qui continuait à me lacérer les entrailles. En écoutant le silence où résonnait la solitude des autres buveurs, j’en venais à en oublier la mienne. Ne restait, suspendue dans l’haleine odorante de l’océan, que la rumeur intemporelle des vagues qui avait pour mon âme assoiffée, la saveur âpre des légendes séculaires que mon grand-père faisait jaillir du fond de la nuit des temps.

La lumière du jour se diluait doucement dans l’encre de la nuit ; une houle imperceptible berçait la surface des eaux, et la réverbération oblique des rayons du soleil déclinant faisait reluire le miroir laiteux de la mer. Moi qui n’attendais rien, je ne levai pas même les yeux vers le bâtiment à la pointe de la jetée. Cependant, un murmure parcourut la salle, où quelques vieux à l’œil encore aiguisé finissaient leur choppe. Au milieu de ce tumulte, le nom d’Alan fut prononcé. Tiré de ma torpeur, je jetai un regard en direction du navire. C’est là que je le vis.

Lorsqu’il fut descendu, il se dirigea d’un pas un peu chancelant vers la porte du pub. Je crus que mon cœur allait s’arrêter net. Il entra et vint se planter devant moi, ignorant les visages curieux tournés vers lui. « Salut ! », lança-t-il d’une voix à la fois râpeuse et profonde. Comme je demeurais figé, il ajouta : « Eh, quoi, Jack, tu ne me remets pas ? Mais si, je le vois dans tes yeux. Sers-nous donc ton meilleur Whisky. Un double. Histoire de fêter nos retrouvailles… Je suis venu pour faire la paix, si tu le veux bien ». Reprenant mes esprits, je contournai le comptoir, et nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Puis, je l’observai plus attentivement : il était d’une maigreur extrême, le teint cireux, les yeux jaunâtres, présentant tous les symptômes d’une grave maladie.

Après la solennité des retrouvailles, quand le soir fut venu, nous gravîmes tous deux le sentier longeant la crête des falaises. Une tiédeur douceâtre se pelotonnait dans les replis humides de la lande où reverdissaient, par plaques, les herbes dévorées par les relents salins. Nous allumâmes un feu pour nous réchauffer et nous nous assîmes à l’abri d’un grand rocher plat sous lequel nous échangions, naguère, nos confidences enfantines. Déjà, le joug de la nuit faisait ployer les dernières lueurs du jour qui se répercutaient en échos parme et orangers sur les mouvances évanescentes des flots. Lorsque les étoiles commencèrent à s’allumer par grappes clignotantes dans le ciel, lorsque l’océan se para de couleurs ardoise sous l’orbe glauque de la lune, nous respirâmes plus librement. L’amitié renaissait de ses cendres et ranimait en nos cœurs palpitants des espérances depuis longtemps endormies. Alan rompit le silence : 

-  J’avais oublié tout cela, dit-il, désignant de son bras décharné les rocs acérés, le ciel obscurci et les ondes qu’on ne devinait plus guère que par leur sourd mugissement. Pendant toutes ces années, j’ai eu beau parcourir le monde de long en large, je n’ai trouvé nulle terre d’asile qui ait pu m’offrir quiétude et repos. Il n’y a qu’ici que je me sente véritablement chez moi.

-  Pourquoi n’es-tu pas revenu plus tôt, alors ?

-  J’étais à la recherche de quelque chose qui n’existe pas. J’ai compris que je poursuivais vainement une idole sans gloire quand j’ai perdu toute la fortune que je m’étais éreinté à amasser, sou après sou. Mais le pire, vois-tu, ce n’est pas cela. La chose la plus précieuse qu’il me fût donné de posséder, je l’ai assassinée à coup de sentences dogmatiques et d’odieuses certitudes. J’ai aliéné ma conscience à un vil dessein mercantile. Il est trop tard, maintenant que je sais. Il ne m’est plus possible de rien racheter.

Comme je gardais le silence en tisonnant les braises, il reprit :

-  Te souviens-tu combien nous étions heureux, jadis ? Nous aurions vu dans ces flammes le traître fanal des naufrageurs dont ton grand-père nous faisait le récit ! Et, à l’image de leurs malheureuses victimes, nous nous obstinons à ne voir, dans ce brasier trompeur, que le reflet de nos chimères dérisoires ! Il y a longtemps, j’ai aimé une femme passionnément. Oh, tellement plus que moi-même ! Comme j’avais de l’argent à n’en savoir que faire, j’ai déposé tous mes biens à ses pieds : ma fortune et ce qu’il restait de mon âme. Mes offrandes étaient sans doute insuffisantes car elle partit peu après avec un homme plus riche que moi, bien que nullement meilleur. Je l’ai pleurée amèrement, jusqu’à ce que mon cœur se fût racorni comme une feuille privée de sa sève. J’en ai perdu la mémoire, mais cette amnésie n’est, cependant, pas parvenue à faire tomber le masque de cette vanité abjecte collé à ma peau ! 

Les étincelles crépitaient et éclairaient nos visages de lueurs plus vives, par intermittence. Fixant intensément les flammes dont l’éclat rougeoyant soulignait les profonds sillons qui marquaient son visage, Alan reprit :

-  D’ici quelques jours, quelques semaines, tout au plus, je serai mort. La maladie me ronge, je la sens qui creuse des galeries au fond de mes entrailles et de mon âme. Mon ultime volonté est cette paix que je suis venu te demander. Je ne puis plus rien désirer d’autre.

   Pris d’une brusque agitation, il continua en scrutant l’épaisseur de la nuit :

Je la sens qui prend vie, qui s’incarne dans la chair de la lande. Oui ! Elle est là, elle s’approche de son pas de velours. Ne vois-tu pas son ombre furtive ? N’entends-tu pas ses lugubres imprécations ? Je savais qu’elle viendrait me chercher pour dévorer mon cœur souffreteux. Ah ! Par la seule force de mon amour, la fille aux cheveux d’algues est enfin venue à la vie !

Pour le calmer, je lui fis boire quelques gorgées de whisky. Il finit par s’apaiser et s’assoupit.

Au petit matin, une lumière livide me tira du sommeil. Je cherchai Alan du regard : il avait disparu. Je trouvai une lettre, posée sous un morceau de granit à l’endroit où il était allongé :

« Mon cher Jack ;

Il me faut partir. N’aie ni larme ni regret. Mais auparavant, il faut que je soulage ma conscience de ce poids infernal : cette femme dont je t’ai parlé et que j’ai tant aimée, c’était Meg. J’avais trouvé le moyen d’établir avec elle une correspondance secrète et de la persuader de me rejoindre sur le continent. Je ne puis te blâmer de me maudire. Voici venue pour moi l’heure de rejoindre la fille aux cheveux d’algues qui m’attend quelque part sur la grève. Adieu : A.K.»

Son corps n’a jamais été retrouvé. Parfois, je me poste sur le promontoire des falaises, à la nuit tombée, pour écouter les nouvelles du large portées par le vent. Mais l’océan garde jalousement ses mystères. Mes questions demeurent sans réponse ; alors, tout en savourant la saveur saumâtre de mon chagrin, je hurle à la face irascible de l’océan : « Alan ! Alan ! Repose en paix, mon ami ! Mon frère ! Il y a longtemps que je t’ai pardonné ! »

 

 

Par Léna Eyl - Publié dans : Autres nouvelles
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Mercredi 17 septembre 2008 3 17 /09 /Sep /2008 12:55

Ma mémoire flotte dans le brouillard, flaque onirique errante et solitaire. Je la sens glisser le long des balustrades de pierre dévorées de lichens, s’écheveler dans les branches mortes, s’écorcher au battant de la porte d’entrée obstinément fermée. Désormais il n’y a plus pour moi ni séjour ni repos. Souffle à jamais désincarné, il ne reste de moi que cette mémoire inutile, cet amer regret de ne même plus être ce corps sans conscience enseveli sous la terre froide, pourrissant comme ces feuilles condamnées au couperet de l’automne. Elles virevoltent à travers mon néant comme une pluie ralentie.

 

    Le film de mon arrivée en ces lieux maudits me revient inlassablement, aussi fatalement et avec la même régularité obstinée que des vagues nonchalantes léchant la grève. La « Villa » (ainsi désignait-on, au village, cette grande bâtisse délabrée, située à l’écart, à flanc de colline, avec ce mélange naïf de respect et de crainte à l’égard des fastes dont elle fut naguère le théâtre) venait enfin de trouver un acquéreur. Bien que personne ne l’eût jamais vu, celui-ci m’appela un beau matin car il avait quelques travaux de réfection à me confier. Lorsqu’il s’agissait d’entreprendre de semblables travaux c’est toujours à moi que l’on s’adressait. Je n’ai jamais eu d’autre goût que celui de la liberté. Ainsi, je pouvais travailler lorsque le manque d’argent devenait pressant et prendre du repos en me retranchant derrière mes livres, quand j’avais amassé une somme suffisante pour subsister quelques temps. Que l’on me traitât d’original avec une pointe de pitié et que l’on m’adressât la parole avec un sourire condescendant, ne me dérangeait pas le moins du monde ; au contraire, cela me permettait de poursuivre ma petite existence solitaire sans que l’on vînt m’importuner.

    Le jour convenu, j’arrivai par le chemin qui gravit la colline. La végétation était tellement dense, à cet endroit, qu’elle formait un écran dissimulant tout à fait la « Villa » à la vue des promeneurs. À gauche du grand chêne, une allée de graviers s’enfonçait sous l’arche des branches et l’on débouchait devant une étrange construction comme on n’en voit guère que dans les vieux films italiens. Des herbes folles envahissaient le perron surmonté du squelette métallique d’une marquise à la verrerie brisée. Deux espèces de tourelles encadraient un corps de logis de style baroque, aux frontons coiffés de trumeaux verdis par la mousse. La grande bâtisse semblait à moitié digérée par la végétation vorace du parc abandonné, naguère bien tenu. Celui-ci occupait tout l’espace, n’admettant rien d’autre que lui en son royaume. Droit souverain de la nature sur les insignifiants ordonnancements humains.

    Je frappai à la lourde porte de chêne. Personne ne vint ouvrir. J’attendis quelques minutes puis, de guerre lasse, décidai de partir explorer ces épaisseurs végétales délirantes. Les sentiers, noyés sous les ronciers et les fougères, serpentaient au milieu d’arbres gigantesques. Tout semblait démesuré, démentiel, ici ; même le cri des oiseaux familiers y prenait des accents terrifiants. Un murmure d’eau m’intrigua. Je cherchai à m’orienter et finis par déboucher au milieu d’une clairière où s’ébattaient en désordre des plantes d’ornement revenues à l’état sauvage dans une débandade indescriptible. Des rhododendrons à grosses fleurs sanguines croisaient leurs larges feuilles lustrées avec les hampes de longues digitales aux couleurs de nuit et d’amaryllis aux pétales veloutés liserés de pourpre. L’entrelacs de rosiers grimpants, de volubilis et de glycines grimpait à l’assaut de buissons étiques dont les forces s’épuisaient sous le poids de ce long serpent végétal. Une balustrade à demi recouverte de lierre longeait une sorte de terrasse où croissaient de hautes herbes hérissées comme des lances défendant l’orée du bois. Je compris que c’est de là que me parvenait ce chuchotis aquatique : une fontaine croulant sous la floraison éclatante de viornes aux fragiles aigrettes duveteuses, trônait là, surmontée d’une muse champêtre sculptée dans un marbre terni par les intempéries et le voile vert de la mousse. Dans le bassin, une eau épaisse croupissait, à peine troublée par le ballet des insectes et envahie de lentilles d’eau, de presles, de joncs et de feuilles racornies ramassées par le vent. Je fus saisi par cette beauté sauvage où se mêlaient l’arôme sucré des fleurs et les relents délétères des eaux mortes, l’aveuglante explosion des couleurs et la morne érosion minérale, où se lisait si aisément l’intime enlacement de la vie et de la mort dans cette persistance d’essences monstrueuses s’entredévorant, luttant farouchement sans conscience, et pourtant, sans jamais la moindre trêve. Il se dégageait de tout cela une force incroyable qui pesait dans l’air comme une menace.

    Soudain, je perçus un craquement juste derrière moi. Je me retournai, sur la défensive. Une jeune femme, presque encore une enfant, me regardait sans bouger. D’abord, je ne vis qu’un visage pâle et inquiet : sa lourde chevelure rousse se confondait avec l’incendie d’une bignone jetée comme un drap incandescent sur les moutonnements d’un vieux buis aux rameaux clairsemés. Les yeux écarquillés, elle ne disait pas un mot et m’observait d’un air apeuré, aussi craintive qu’un oiseau prêt à s’envoler à la moindre alarme. Je lui adressai un sourire :

- Bonjour. Vincent Larcher. Je viens pour les travaux…

L’air rasséréné, elle s’avança vers moi pour serrer la main que je lui tendais.

- Excusez-moi, j’avais oublié que vous deviez passer aujourd’hui. Je suis Fiorella Selvatici… c’est mon mari qui vous a contacté, mais il est absent toute la semaine car il travaille à Paris et voyage beaucoup. Moi, je passe mes semaines ici, à l’attendre. Suivez-moi, je vais vous faire visiter la maison. Ensuite, nous parlerons en détail des travaux à entreprendre.

    Cette bucolique Pénélope passant ses jours à attendre un laborieux Ulysse courant le monde à la poursuite d’affaires lucratives, m’émut sans doute un peu trop. Alors, je me suis docilement laissé guider vers la « Villa ».

    Tandis que je la suivais à travers les hautes pièces dont les murs étaient agrémentés de scènes profanes attaquées par le salpêtre et la moisissure, traversées de troubles résonances, de l’éclat de miroirs trompeurs, je ne parvenais pas à détacher mon regard de la silhouette aux courbes prometteuses qui me précédait. Voilà comment me vint cette brusque obsession, au détour de ces grandes salles vides où l’on ne savait jamais à quoi s’attendre.

    Nous convînmes que, ne pouvant assurer le gros œuvre, je me contenterais de rafraîchir les plâtres et la peinture des murs non ornés de fresques. Il y en avait, de toute façon, pour plusieurs semaines et la perspective de côtoyer chaque jour cette mystérieuse beauté lunaire m’invitait à faire traîner les travaux, le plus longtemps possible. Je commençai le lendemain.

 

    En général, Fiorella ne faisait son apparition qu’aux alentours de midi, portant un plateau chargé d’un copieux déjeuner que nous partagions au milieu des seaux de peinture et des pinceaux baignant dans le white spirit. Elle finit par me proposer d’aller prendre nos déjeuners dans le jardin, car l’odeur de la peinture l’incommodait et c’était, de toute façon, bien plus agréable.

    Nous étions silencieux, le plus souvent. Ce n’était pas un silence gênant, il y avait même une complicité qui flottait entre nous et que je sentais grandir jour après jour.

    En réalité, j’attendais fébrilement ces longs tête-à-tête. Je les désirais ardemment, et en même temps, les appréhendais. Parfois, je sentais son regard posé sur moi mais sitôt que je levais les yeux vers elle, elle s’empressait de détourner les siens. Pourtant, de plus en plus souvent, nos regards se rejoignaient par-delà les banalités que nous échangions entre deux longues plages de silence. Aucun muscle de son visage ne bougeait. Seul son regard humide trahissait une sorte d’étonnement ému ; enfin, elle baissait les yeux vers les taches de lumière qui jouaient amoureusement sur la nacre de sa peau. Sa bouche, charnue et rouge comme un fruit d’été, faisait monter en moi des appétits que j’avais de plus en plus de mal à maîtriser, et que je dissimulais douloureusement au fond de moi. Certains jours de canicule, nous allions nous promener au gré des allés languides, nous laissant conduire par le hasard ou, plutôt, par nos tentations de volupté. Souvent, nos pas nous ramenaient auprès de la fontaine où je l’avais vue pour la première fois, comme une émanation fluide et irréelle de ces effusions végétales, dangereusement troublante et terriblement sensuelle. Elle semblait attendre, elle aussi, ce moment où nous ne pourrions plus résister et où nous céderions à ce désir de plus en plus pesant qui faisait vibrer l’air que nous respirions et palpiter le cœur monstrueux de ce jardin extravagant.

    Les week-ends me semblaient interminables. Je me traînais dans mon minuscule logis, entre les piles de livres que je n’avais plus la force d’ouvrir, attendant impatiemment le lundi, rageant de ne pouvoir accélérer le cours de ce temps mort et inutile où elle n’était que dans mes songes.

 

    Une nuit de juillet, alors que la journée avait été particulière chaude, un violent orage éclata. Peu après, la sonnerie du téléphone retentit. C’était elle ; je ne reconnus pas tout de suite sa voix assourdie par l’effroi :

- Venez, s’il vous plait, j’ai peur de l’orage.

    Sans discuter, j’enfilai ce qui me tombait sous la main et accourus sous une pluie battante, manquant de glisser à chaque pas sur le chemin raviné par les trombes d’eau. Partout autour de moi, de terribles craquements retentissaient et se répercutaient en échos infinis dans la profondeur des bois. Peu m’importait, je courais vers elle, sentant à peine le déluge qui noyait mon visage.

    Recroquevillée dans une antique bergère au velours râpé, elle m’attendait, le visage blême nimbé par la lumière tamisée d’une lampe de chevet. Lorsqu’elle me vit, elle se précipita contre moi, me serrant de toutes ses forces. C’est cette nuit-là que nous devînmes amants.

 

    Dès lors, je fus happé par quelque chose d’effroyable, tournoyant dans les turbulences d’un malstrom invincible, me fracassant à de redoutables arrêtes rocheuses, m’écorchant à de sombres parois, me consumant dans des désirs qui, à peine assouvis, ressurgissaient avec une brutalité accrue. Sans que je puisse faire quoi que ce soit, j’étais emporté vers un gouffre insondable qui se rapprochait inexorablement. J’étais pris dans une passion telle que j’avais peur ; je n’avais plus de prise sur rien ; tout ce à quoi je tentais de me raccrocher me glissait des mains et j’étais emporté toujours plus loin. L’idée de cette issue fatale me poursuivait jusque dans mes rêves. En observant mon reflet dans le miroir de la chambre de Fiorella, je ne me reconnaissais plus.

    Je n’avais jamais rencontré de femme aussi belle. Il y avait en elle un déséquilibre qui ajoutait à sa force d’attraction, une folie qu’elle ne parvenait pas à contenir, et qui bouillonnaient en elle, éclaboussant d’un délectable venin le moindre de ses gestes, la plus insignifiante de ses paroles.

 

    Les travaux avançaient avec une lenteur extrême. Nous passions des journées nonchalantes, épuisés par nos nuits passionnées, somnolents et hébétés dans la chaleur oppressante du jardin, tout en nous observant à la dérobée. Peu à peu, ce silence devint incommodant. Je sentais bien une menace planer dans l’air et dresser un réseau de barreaux invisibles dans l’uniformité bleue du ciel estival. Toutefois, je m’efforçais de garder mon sang froid : après tout, ce malaise suspendu dans la touffeur de juillet n’était-il, probablement, que la conséquence des exhalaisons nocives de la flore environnante ? Mais je n’y croyais guère et, en y réfléchissant bien, cette végétation excessive était, elle aussi, absolument indéchiffrable et anormale.

 

    Un jour, je surpris Fiorella exécutant une curieuse danse au milieu d’un lit de fleurs qu’elle jetait en l’air dans des mouvements désordonnés ; riant d’un rire aigu qui se répercutait en cascades métalliques sous les frondaisons, elle me cria de loin : « Quel jardin extraordinaire ! Tu ne trouves pas ? Il m’a métamorphosée, il a fait de moi une belle amoureuse ! Aimes-tu ma danse sacrale ? Ce sont les fleurs et les arbres qui me l’inspirent. Regarde bien les sous-bois, laisse toi pénétrer par le magma des fleurs entremêlées : tu verras leur visage. Et peut-être qu’alors, ils te parleront, à toi aussi… »

    Ébahi et ne sachant trop quoi répondre, je retournai à mes travaux sans prononcer le moindre mot.

    Une autre fois, alors que nous déjeunions à l’ombre des charmes, elle se leva d’un bond et, comme prise d’une soudaine transe, se mit à arracher à pleines poignées les fleurs et les feuilles qui bordaient le sentier. Ses gestes étaient chaotiques, comme si elle eût été possédée par une force étrangère exerçant sur elle un empire tout-puissant. Je compris alors que nous étions véritablement les prisonniers de ce jardin malfaisant. Et que, dans cette geôle de verdure, j’étais condamné à assister, sans rien pouvoir y faire, à l’effondrement de Fiorella dans cette folie dévastatrice. À moins que je ne sois le catalyseur de cette démence, le point d’ancrage. Il devenait évident que j’étais en danger. La menace était si précise, si proche, que je me sentis sur le point de défaillir. Je n’avais plus le choix : il fallait fuir au plus vite, c’était pour moi une question de vie ou de mort. Fiorella me jeta un regard trouble dans lequel quelque chose de mauvais venait de s’allumer. Méduse venait de surgir du linceul de Pénélope. Je fis un pas dans sa direction, mais elle s’enfuit sous l’écume verte des arbres en s’écriant :

- Ne m’approche pas ! Ce parc est un menteur, il m’a dit que tu allais me trahir et c’est pour ça que je lui arrache la langue. Mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? Je t’en prie, dis-moi qu’il ment ! Dis-moi que tu m’aimes, que tu ne me feras jamais de mal !

    Elle s’effondra au milieu des feuilles mortes, sanglotant à s’en étrangler. Je demeurai pétrifié.

    Heureusement, la journée touchait à sa fin et son mari devait rentrer dans la soirée. Je tentai vainement de prendre congé en me promettant secrètement de ne plus jamais revenir. Elle ne m’entendait pas et murmurait d’une voix monocorde :

- Je ne veux plus que tu partes. Si tu pars, je te tuerai. Et je me tuerai ensuite.

    Je l’écartai brutalement de mon chemin, mais elle s’accrocha à moi comme une furie. Des larmes noires noyaient son visage, le kohol dont elle soulignait ses yeux avait coulé et traçait de longs stigmates sur ses joues creuses. J’eus beaucoup de mal à me libérer de son emprise ; au moment où je franchissais la grille, je l’entendis gronder :

- Je trouverai bien un moyen. Tu verras ! Et alors, tu seras à moi. Tu m’entends, reprit-elle, avec une rage accrue, tu m’entends ? Tu seras obligé d’être à moi. Pour toujours !

 

    Parvenu chez moi, je m’enfermai à double tour mais ne parvins pas à retrouver mon calme. Je passai une nuit peuplée de terreur. Des idées à peine esquissées se bousculaient dans ma tête bourdonnante, comme un troupeau d’animaux aux abois.

    Au matin, ma décision était prise. Je sortis à la hâte dans le petit jour pour me précipiter en direction de la « Villa ». Il fallait que je sache, que je m’assure que tout allait bien.

    Un calme apparent régnait aux abords de la grande demeure. Les oiseaux se déchaînaient en une assourdissante cacophonie et j’aperçus un véhicule stationné devant l’entrée. Le mari était donc rentré. Mais je sentais bien que quelque chose d’horrible se dissimulait derrière tout cela. À nouveau, une folle inquiétude reflua en vagues nauséeuses dans ma poitrine palpitante. Je gravis les marches du perron et frappai à la porte. Au bout de quelques secondes, je perçus un léger bruit de pas. La porte s’ouvrit et, avant que je puisse réaliser ce qui m’arrivait, je recevais Fiorella dans les bras. La violence de ses baisers m’étouffait.

- Je savais que tu reviendrais ! Je savais que ce maudit jardin me mentait ! Maintenant, il n’y a plus aucun obstacle entre nous. Tu vas rester toujours ici, avec moi !

- Mais enfin… Et ton mari ? C’est bien sa voiture, devant la maison. Où est-il ?

L’angoisse paralysait mes pensées, je n’osais pas comprendre.

- Ne t’inquiète pas, répondit-elle en riant : il n’est pas loin, je l’ai mis dans le jardin, sous le massif d’hortensias !

    Je la repoussai de toutes mes forces et repartis au pas de course en direction des hortensias. Ma tête était vide, toutes les pensées avaient déguerpi comme une légion de rats abandonnant un navire infesté par la peste. Ne restait que cette impression lancinante qui m’empoisonnait sournoisement.

    Je vis tout de suite que la terre venait d’être fraîchement remuée entre les touffes des arbustes. Tandis que je creusais fébrilement le sol humide, je m’efforçais de ne penser à rien. Presque tout de suite, je heurtai du bout des doigts quelque chose de mou et de froid. Dans un geste épouvanté, je retirai vivement ma main. Un visage pétrifié, décoloré par la mort fixait sur moi de grands yeux sans regard, voilés de terre grasse ; un rictus abominable déformait la bouche ouverte sur une interrogation qui resterait à jamais sans réponse. Silence macabre traversé d’un vague frôlement.  Fiorella se tenait derrière moi :

- Tu vois, murmura-t-elle, ce qui t’attends si tu m’abandonnes ? Allons, viens, viens avec moi, allons nous coucher, mon bel amour…

    Mais je ne la voyais plus, je ne l’entendais plus. Rien n’existait, en dehors du masque de terre de l’homme aux hortensias… Son mari. Lentement, je me suis approché d’elle, les mains tendues vers sa nuque. Tandis que j’agrippai son cou blême, elle n’esquissa pas le moindre geste. J’ai serré longtemps, de toutes mes forces, malgré la répugnance que j’éprouvais en sentant ses veines battre sous mes paumes. Elle s’est contentée de fixer sur moi de grands yeux étonnés. Mais il n’y avait plus rien au fond de moi, pas même le moindre résidu d’amour à recueillir. Tout était balayé par cette terreur et ce dégoût qui me forçaient à lutter contre leur propre cause, à la broyer, à la détruire. Lorsqu’elle tomba à mes pieds comme une poupée désarticulée, le jardin fut animé d’un vent glacé qui fit bruisser les feuilles et froissa les fragiles corolles d’un long frémissement d’agonie.

 

    Jusqu’à aujourd’hui, personne n’avait semblé s’inquiéter de la disparition des deux époux. Torturé de rêves étranges peuplés de fleurs grotesques et de feuilles visqueuses, je me suis levé cette nuit et, mu par une force implacable et impérieuse, j’ai gravi la colline pour gagner la « Villa ». Tout était paisible, ramassé dans le giron des ténèbres constellées de la lueur intermittente des étoiles. Au moment où je m’apprêtais à m’en retourner, le cri perçant d’une chouette, avalé par la sourdine de la nuit, a fulguré dans la quiétude de l’obscurité immobile. J’ai pensé que c’était un signe, qu’il fallait que je me résigne à me livrer. Les vagues nébulosités de l’aube commençaient à ouvrir une tranchée de lumière à l’horizon. Alors, j’ai repris le chemin du village et j’ai franchi le seuil de la gendarmerie.
Par Léna Eyl - Publié dans : Autres nouvelles
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Mercredi 17 septembre 2008 3 17 /09 /Sep /2008 12:56

Tous les matins, elle regarde au fond de moi, elle se perd dans la contemplation attentive de je ne sais quoi. Son œil concentré suit un objet imaginaire, comme s’il était gravé sur ma surface froide et lisse. Je suis un vaste océan où viennent naviguer les points jumeaux de ses noires pupilles. Je suis l’horizon aux confins duquel, rêveuse, elle voyage, tâchant, dans le silence de mon recueillement, de lui dire : « Tout cela n’a pas de fin, tout cela n’a pas de fond, tout cela n’a pas de sens ».

Son bras s’incurve en un geste tendre et lent, au dessus de sa paupière à demi close. Dans sa main, elle tient un crayon gras et, prestement, dessine un trait sombre autour de ses yeux transparents et si clairs, qu’on pourrait croire qu’ils sont faits d’argent. De l’argent dans lequel un génial démiurge aurait fondu des paillettes d’or mêlées de cristaux de cornaline et de jade. Alors, les commissures de ses lèvres rouges et humides se relèvent et, l’air heureux, elle m’envoie un baiser. Un baiser qui se dissout dans la profondeur de mes abysses, juste avant qu’elle ne disparaisse. Dans le petit jour glauque, il n’y a plus devant moi que le lit défait, la petite table de chevet encombrée de bibelots poussiéreux, le fauteuil, droit et fier, tendu de toile pastelle élimée. Il ferait bien de ravaler son arrogance, celui-là, car il disparaît presque entièrement sous un monceaux de vêtements qu’elle jette là, négligemment, chaque soir, juste avant de s’abandonner au sommeil, allongée dans ses draps soyeux, lovée au milieu du grand lit. Comme j’aurais aimé être ces draps qui l’enveloppent, onctueux, souples et caressants, tout imprégnés au matin du parfum de ses rêves, de la sensuelle tendresse de sa chair laiteuse, que la lampe, une fois la nuit venue, irise de reflets nacrés ! Mais non, je ne suis que cet objet inutile qu’elle torture sans vergogne dans son innocente ignorance. Peut-être ne suis-je bon qu’à cela : souffrir sans un mot, incapable de proférer le moindre son, incapable de me mouvoir et de savoir pourquoi je suis là?

Mais voici le soir. Un rayon de lune bleuté tombe amoureusement sur sa couche vide et vient danser sur la moire changeante des drapés de satin tout tissés de clarté mouvante, pour lui faire une couche de lumière. Des rires étouffés montent de l’escalier et font frissonner ma surface pourtant si lisse, pourtant si calme. La porte s’ouvre avec grand fracas et deux furies s’abattent sur le lit, dérangent le rayon de lune alangui, froissent le tissu frémissant de soudaine impatience. Elle vient s’enrouler dans les bras de l’homme. Il est grand et ses muscles d’acier la serrent à l’étouffer. Voilà qu’ils arrachent leurs vêtements, la mousseline transparente de ses dessous vole au dessus du grand lit, un bas s’accroche à moi, puis glisse lentement le long de mon corps. Je voudrais pouvoir faire un mouvement, je voudrais me cambrer, je voudrais retenir cette étoffe odorante un instant encore. Mais je ne puis bouger. Alors, je laisse la dentelle aller se poser à mon pied. À présent, ils jouent tous les deux avec le rayon de lune, ils s’enroulent, ils se frôlent, ils gémissent doucement, bouche à bouche, corps à corps, cœur à cœur, ils se murmurent des mots inaudibles. Je sais bien qu’il n’y a plus qu’eux, seuls au monde, voguant au gré de vagues de désir et de plaisir, prisonniers consentants d’une aura érotique, d’une bulle de volupté qui s’en va, aveugle, chavirer au creux d’un remous, d’une ultime lame de fond, chargée de l’écume de leurs corps ancrés l’un à l’autre, bruissant d’un même orgasme. Et moi, je demeure cloué au mur, stupéfié pour l’éternité, le dos bien collé à la tapisserie. Peu à peu, le rayon de lune s’en est allé mourir loin là bas, derrière la commode, fulgurant une dernière fois en camaïeu bleuté, dans un sursaut d’agonie. Image éclair de deux anges enlacés qu’on dirait ne faire qu’un. Et puis plus rien. Ils se sont endormis.

Il est revenu chaque soir ; et chaque matin, elle a continué à me séduire, cependant, plantant ses yeux battus de fatigue, cernés de mauve, tout au fond de moi. Que cherche-t-elle donc au creux de mes eaux dormantes ? Sait-elle seulement que je ne suis paisible qu’en surface et qu’au fond de moi, tout n’est qu’ébullition, tout n’est que chaos ? Pourtant, toujours immobile, je continue à lui dire en silence qu’elle est la plus belle. Et à me consumer dans ma rage impuissante. Tellement que j’en attrape des boutons. Une petite piqûre brune, sournoise, qui me défigure un beau jour, est apparue à la surface de mon tain. Et puis d’autres ont suivi.

Ce soir, enfin, elle entre dans la chambre plus tard qu’à l’accoutumée. Elle est seule et sanglote. Je l’entends gémir : « Mais pourquoi, mais pourquoi donc m’as-tu fait ça à moi ? » Sur son visage ruissellent des larmes comme une pluie d’automne opiniâtre et inexorable sur la fenêtre de la chambre en bernes. Elle me regarde fixement. Brusquement, elle pointe l’index vers moi et s’écrie : « Toi, tu as tout vu ! Ah oui ! Tu en as vu des choses ! Et tu as tout réfléchi sans jamais y réfléchir ! Je te hais ! » Dans un mouvement preste et rapide, elle se penche, puis se redresse, un escarpin à la main. Elle le brandit au-dessus de sa tête et le projette de toutes ses forces dans ma direction. La sandale me percute de plein fouet. Confusément, je sens que je m’effondre sur moi-même. En tombant sur le sol, disloqué et meurtri, m’aperçois que je ne suis plus un, mais cent, mais mille éclats traîtres et brillants. Je suis devenu pluriel, menaçant, mauvais, assassin. Éperdue, elle ramasse l’un de ces fragments de moi, le plus gros, le plus pointu, le plus dangereux. Je me concentre tout entier dans ce débris ; c’est là que je suis à présent, pleinement achevé, accompli, radical et absolu. Alors qu’elle m’enfonce dans la chair tendre et parfumée de son cou. Je deviens elle ; voilà que je suis le sang rouge et douceâtre qui bouillonne sur sa peau blême. Et je perçois un gargouillis inaudible à travers le flux qui continue à se déverser sur le parquet ambré. Un cri avorté, une dernière intention de signifier, juste avant que toute signification et que toute réalité ne s’effacent à jamais.

Par Léna Eyl - Publié dans : Lambeaux d'inspiration
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