Laissez votre empreinte




Biographie







Léna Eyl est née en 1971. Elle a débuté des études en Sciences Humaines à l'Université de Nancy où elle obtint, en 1995, un DEA en philosophie politique. Actuellement, elle réside à Paris où, après avoir rédigé une dizaine de nouvelles, elle a entrepris, en 2006, la rédaction de son premier roman, Moi, mon ennemi, achevé à la fin de la même année.

Jeudi 11 septembre 2008 4 11 /09 /Sep /2008 11:20


Par Léna Eyl - Publié dans : MOI, MON ENNEMI
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Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 10:52

Ce matin encore, je l’ai entraperçu, tapi dans la pénombre de ma chambre, masse informe et grimaçante. Noire terreur qui jamais ne me laissera de répit. Oui, je l'ai vu... C’est toutefois ce qu’il m’a semblé ; je ne puis être sûr de rien, à vrai dire : ma vue baisse inexorablement. Contre cela non plus, il n’y a rien à faire, c’est l’âge. Bientôt, je serai définitivement aveugle. Mais je sais qu’il trouvera alors d’autres moyens pour me persécuter. Jamais je n’aurai de repos, tant que je vivrai. Après… Comment savoir ? Je serai définitivement sa chose. Il m’attend. Il m’apparaît ainsi, n’importe où, n’importe quand pour que je n’oublie pas ; malgré toutes ces longues années durant lesquelles il s’est joué de moi, jour après jour, il trouve encore le moyen de me surprendre, par de petites ruses meurtrières qui viennent me déloger de ma quiétude, les jours où je parviens à trouver un peu de distraction.

Tantôt cabriolant au détour d’une allée du parc où je vais réchauffer ma pauvre carcasse décatie au soleil, jaillissant de nulle part pour replonger aussitôt dans la densité compacte de la végétation, tantôt visiteur de l’aube, se détachant à peine des profondeurs obscures, des recoins de pénombre demeurée en suspens dans le petit jour. Jamais le moindre bruit, ou un quelconque signe avant-coureur, même imperceptible ; nulle vapeur sulfureuse, pas le moindre crissement du gravier sous ses pas, point de frôlement surnaturel alentour. Seulement son regard, un instant accroché au mien, narquois, vif, éclat de jade assassin. Et lorsqu’il s’est dissipé dans les airs, une sourde angoisse qui me prend les tripes et la gorge, un sentiment de vide insondable. Souvent, je me suis demandé s’il n’était pas le fruit de mes projections, une manifestation extérieure, l’une de ces apparences extatiques que, naguère, je faisais surgir pour la distraction des foules. Mais à cela, j’ai renoncé depuis plus de quarante années… depuis ce fameux jour, en fait, où il se révéla à moi dans toute l'étendue de son diabolique pouvoir…

 

Aujourd’hui, mon nom a sombré dans l’oubli. Il s’est dissous dans les brumes du temps, réduit en poussières comme de vieilles reliques tirées d’un tombeau. Pourtant, jadis, je fus une illustre figure de cette belle société du spectacle. Que dis-je ! Je tenais le haut du pavé, je ne pensais pas, alors, tomber ainsi dans l’oubli. J’imaginais que mon nom était éternel, lorsque je le voyais inscrit en lettres lumineuses, tapageuses, au-dessus des salles de spectacle où je me produisais. Des foules compactes se déplaçaient pour venir admirer mes exploits. J’étais alors « Nicéphore Nicephorus, le Grand Maître des Illusions », le plus illustre prestidigitateur de tous les temps. J’avais la naïve prétention de la gloire ; je me figurais que tous ces superlatifs dont partout on m’affublait m’avaient rendu immortel, me maintenant hors du flux temporel, dans une glorieuse éternité ! Mais ce monde-là est une immense farce, la plus gigantesque qui soit !

En réalité, c’est le royaume de l’amnésie, la grande scène où l’on passe, où l’on s’exhibe, agitant de-ci de-là l’insignifiant fanal de sa lanterne magique, la scène où l’on se succède, aussi, et de plus en plus nombreux, et de moins en moins éternel, mais qui ne garde, en définitive, de souvenir de personne. Elle vous prend tout, mais elle ne vous donne rien en échange ; c’est une maîtresse bien perfide, bien cruelle ! Et moi, je fus son amant à cette garce, et pendant longtemps, encore ! Jusqu’au jour où je découvris que ma boîte à rêves n’était, en réalité, qu’une nouvelle boîte de Pandore…

 

Très jeune, j’ai appris que j’avais le don. J’ai longtemps essayé de le garder pour moi. Précaution bien inutile : il était là qui voyait tout, surtout ce que l’on voulait à tout prix dissimuler, vainement et bien maladroitement, avec nos petites astuces usées par tant de siècles d’Histoire, avec nos pauvres subterfuges humains. Alors, j’ai fini par succomber, par me laisser aller à cette basse envie de gloire, au désir qui s’allume dans nos yeux au moindre tintement de cette escarcelle garnie de pièces de cuivre, sans valeur aucune. Tout cela, j’ai mis beaucoup trop de temps à l’apprendre, et encore, à mes dépens. C’est pour cela que je me suis mis à exploiter le don, à en suivre le funeste déroulement, comme un filon aurifère, qui me conduisait, aveugle, dans des profondeurs souterraines, jusqu’aux dernières limites de la déchéance. Voilà pourquoi ma vie fut un parcours étrange, marqué de faits tragiques et d'inquiétants rebondissements. Elle est pleine de replis trompeurs, de méandres fantastiques, de loufoqueries du destin.

 

Ma mère aussi avait le don. Mais elle l’avait tenu secret, enfoui au plus profond d’elle, comme une maladie honteuse dont on ne parle pas même au médecin qui nous a vu naître.

Par Léna Eyl - Publié dans : MOI, MON ENNEMI
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Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 10:53

J’ai grandi dans une petite bourgade de province, une cité médiévale hors du temps, dominée par ses remparts et son château fort dont les douves plongent à la verticale, monstrueuses racines de pierre, dans les profondeurs des gorges noirâtres de la Vézère. Les rares visiteurs venus se perdre au fin fond de notre contrée restent médusés par le spectacle de ces sombres herses dressées en parade sur les chemins de ronde, par son dédale de ruelles pavées regorgeant de recoins où stagne encore le frisson d’antiques sortilèges, par ses maisons étroites, serrées les unes contre les autres, dont les encorbellements empêchent la lumière de filtrer, tout engoncées dans leur corset de bois, colombages sculptés de symboles enchevêtrés, d’étranges faces grimaçantes, d’animaux fantastiques, de gorgones et de griffons légendaires, figures d’apocalypse à demi effacées par les siècles, mais qui continuent, malgré tout, à nourrir les légendes chuchotées aux soirs de veillée par de vieilles femmes crédules et superstitieuses.

 

Nous habitions l’une de ces demeures, insalubre, obscure et humide, parcourue été comme hiver d’un souffle glacé. Mon père est mort à la guerre ; je ne l’ai pas connu. J'étais encore dans mes langes lorsqu’il partit s’ensevelir dans l’horreur des tranchées, là-bas, dans le Nord, au milieu de la tourmente de la mitraille et des brumes des Ardennes. Fauché par un obus. Rien de lui ne nous fut jamais rendu. Il est resté là-bas, disséminé dans un champ de luzerne, pauvre soldat aux restes inconnus.

 

Aux yeux de tous, ma mère était une personne forte, qui puisait un courage inaccoutumé dans sa résignation face à l’existence. Non qu’elle y fût indifférente ; ce n’était pas cela ; c’était plutôt une sorte de sagesse, un stoïcisme réduit à sa plus simple expression et adapté à sa condition laborieuse. Son courage lui valait le respect admiratif de nos voisins, alors que son attitude froide et silencieuse aurait tout aussi bien pu la faire passer pour une personne hautaine. Nous ne roulions pas sur l’or ; il fallait veiller à ne pas trop dépenser, c'est-à-dire, à se priver de tout. La vertu de ma mère s’exerçait dans la parcimonie. Parcimonie pécuniaire et parcimonie affective. Elle n’était pas une femme aimante, elle cachait ses sentiments sous un masque impassible.

 

Pourtant, je sentais bien qu'elle dissimulait quelque chose, un lourd secret ; les affres de l’angoisse venaient parfois creuser son front d’une ride dure et profonde. Ses noires pupilles dilatées fouillaient le vide, scrutant une énigme dont elle cherchait la réponse. Je l'observais du coin de l'œil, lors de ces longues soirées d'hiver, semblant concentré sur mon livre d'images. Elle me faisait songer à ces lacs dont la surface, miroir lisse et paisible, frémit à peine du remous des drames aquatiques qui se nouent dans leurs insondables abysses. Cependant, je n'osais pas l'interroger, c'eût été inutile et déplacé. Je me contentais de l'épier en silence, tandis que ses longs doigts pâles et osseux poussaient l'aiguille sur son ouvrage blanc. Je me laissais bercer par le bruit feutré du fil qui traversait la toile, et finissais par m'assoupir sans m'en apercevoir, le visage tourné vers le sien, éclairé par le feu qui rougeoyait dans l'âtre, réchauffant à peine la pièce qui empestait la fumée et la suie.
(...)


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Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 10:54

Cependant, durant les jours qui suivirent notre arrivée, je n’eus guère le loisir de songer à Esther Baum. Nous fûmes aussitôt happés par la fièvre des préparatifs. L’immensité des étendues du Nouveau Monde donnait une dimension différente à ma carrière ; le choix de l’itinéraire devenait un enjeu stratégique qui allait déterminer la pérennité de ma popularité en ces terres encore inconnues. Monsieur McDonald connaissait nombre de personnes influentes prêtes à nous venir en aide, ce qui facilita beaucoup les choses.

Chaque jour, nous nous levions à l’aube ; la journée débutait sur les chapeaux de roue. Il fallait régler tous les détails, depuis l’embauche du personnel qui composerait la troupe, jusqu’à la publicité dans les organes de presse et la campagne d’affichage dans les villes où devait nous conduire notre périple.

Monsieur McDonald sautait d’un taxi à l’autre, m’entraînant à sa suite afin de rencontrer des personnes avec lesquelles il parlementait pendant de longues heures, au cours desquelles j’essayais désespérément de saisir quelques mots au gré des conversations. Mais tout allait trop vite pour moi : les propos débités à un rythme infernal, les interminables avenues toutes droites aperçues par la vitre des taxis, qui se fondaient tout en stries lumineuses sans fin, longues comètes urbaines qui me donnaient le vertige. Désespérément, je cherchais un sens à tout cela, à ces paroles qui n’étaient qu’un absurde magma sonore sur lequel mon esprit buttait sans parvenir à accrocher la moindre signification du moindre mot, la hauteur de ces gratte-ciel dont les cimes se noyaient dans le coton de la brume qui descendait des nuages comme une chape hermétique. Les véhicules filaient ; tout n’était que mouvement, tout n’était qu’incohérence brutale. L’atmosphère, saturée de criardes rumeurs de klaxons, de sirènes, de moteurs qui s’emballent et pétaradent, pénétrait l’esprit par vagues d’assauts, violentes et irrépressibles. Je me sentais flotter, dilué dans le corps sans contour visible de cette métropole monstrueuse. Disloqué, pulvérisé, dépossédé de moi-même, bouffé par un nébuleux Léviathan urbain.

Monsieur McDonald ne trouva pas le temps de me faire visiter New York, dont je contemplais les lumières, le soir, accoudé au balcon de la chambre somptueuse que j’avais louée dans un luxueux palace situé aux abords de Central Park. La fenêtre de ma suite donnait sur des avenues, du côté opposé au parc. Mon regard plongeait directement dans la cohue, en contrebas. Pris de malaises, je levai les yeux et observai les buildings qui me faisaient face de toutes parts. Cette géométrie lumineuse, cette architecture tout en hauteurs vertigineuses, qui semblait faite de briques électriques alignées, empilées les unes sur les autres, ces affiches colorées qui déversaient leurs néons agressifs sur les trottoirs de Manhattan, me laissait rêveur. J’écoutais le vacarme étouffé de la ville, cette aura qui montait des grandes avenues rectilignes, fragile rumeur constituée de cent mille pensées fugitives à peine esquissées, de désirs retenus, infimes, impondérables, insaisissables. Il y avait là un murmure profond, encore inconnu de moi, étranger à mon âme. Je me sentais seul, souvent, à la nuit tombée, perdu au-dessus de cette masse qui grouillait à mes pieds, qui peuplait ces immeubles élancés comme des flèches agressives vers le ciel, et dont le sommet se noyait dans les brumes océanes au petit matin.

Trois semaines environ après notre arrivée, étourdi par ces courses folles à travers cette ville immense qui demeurait pourtant absolument inconnue de moi alors que monsieur McDonald avait un important rendez-vous avec quelque providentiel producteur, je prétextai une épouvantable migraine, afin d’échapper à ce dîner qui s’annonçait interminable et ennuyeux au possible.

 

Je demeurai donc seul dans cette suite trop grande pour moi, dont le mobilier moderne, laqué de blanc, était froid comme une coquille d’œuf parfaitement vide. Des magazines s’amoncelaient sur une table basse ; je les feuilletai un moment mais, vite lassé par mes tentatives de saisir le sens de quelques mots pris au hasard, je m’allongeai sur le lit, blanc, lui aussi, et me perdis dans les brumes de la vacuité de mes pensées, laiteuses comme tout le reste, sans épaisseur ni consistance. L’hôtel était insonorisé ; rien, aucune rumeur ne parvenait à mes oreilles. Je flottais dans un vide bourdonnant à mes tympans comme une nuée d’insectes qui aurait élu domicile dans mon cerveau et aurait entrepris d’y creuser des galeries de plus en plus profondes. Soudain, je fus pris d’épouvantables vertiges qui résonnaient à l’intérieur de moi en échos déchirants. Une panique irrépressible s’empara de moi, me plaquant sur le couvre-lit livide dans lequel je sentis que je m’enfonçais, toujours plus profondément. Et cela n’avait pas de fin. Le matelas était sans fond ; il avait perdu toute matérialité. Comme tout le reste. Il n’était qu’un trouble reflet recouvrant un néant absolu. Une pensée me traversa soudain l’esprit : tout n’était qu’illusion, destinée à nous faire croire qu’il y avait un sens aux choses, au monde, à l’existence, une sorte de finalité cosmique – une téléologie, comme je l’avais lu, un jour, dans un ouvrage emprunté à la bibliothèque de mon Maître. Mais en réalité, nous ne faisions que nous débattre, stupidement, au milieu d’un absurde océan qui finissait par nous engloutir sans nul espoir de retour. Cette idée s’accrocha à moi comme une sangsue, et je me sentis me vider de toute substance vitale. Une sueur froide perlait à mon front, je tremblais de tous mes membres, secoué de spasmes douloureux.
(...)


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